La guerre dans
les mots
Le
mot manquant
par François Taillandier
Dans la controverse provoquée par les récentes déclarations de Mme Ségolène Royal, il y a un mot que j’ai trouvé extrêmement choquant. Il a été prononcé par M. Jean-Luc Mélenchon, lequel a jugé que la candidate potentielle du PS cherchait à séduire l’électorat des « petits Blancs ». Je trouve que l’on ne devrait pas se permettre, surtout quand on est un élu politique de gauche, d’employer de tels mots.
Le « petit Blanc », en somme, c’est qui ? C’est le peuple. Ce qu’on appelait autrefois le peuple, un mot qu’on a à peu près laissé à M. Le Pen. Et le peuple, en effet, ne pense pas toujours bien. Le peuple n’a pas toujours les idées et les opinions éclairées d’un homme évolué et moderne tel que M. Mélenchon. Le peuple (ou le petit Blanc) n’aime pas tellement qu’on saccage sa bagnole ou les biens publics payés « avec nos impôts », comme il dit, le petit Blanc. Eh oui. Et le petit Blanc, aussi, s’est détourné de la gauche, en particulier de la gauche socialiste. Et il lui est arrivé (hélas, mille fois hélas) de se laisser charmer par les sirènes du Front national. Toutes les statistiques le prouvent. C’est un grave problème. Car enfin, quand il est né, le petit Blanc, il n’y avait pas écrit sur son front fasciste, xénophobe, raciste. Il y a trente ans, M. Le Pen réunissait 0,5 % des suffrages. Aujourd’hui, il est au-dessus des 15 %. Ce n’est pas en traitant les gens de petits Blancs que l’on y changera quelque chose. Au contraire.
Critiquer des idées ou des thèses telles que celles de Mme Royal, c’est légitime. Parler du petit Blanc, c’est employer le langage du mépris. C’est contribuer à faire croire que notre pays serait constitué de tribus mi-sociales, mi-ethniques. Des Blacks. Des musulmans. Des petits Blancs. Et puis des cailleras, et puis des bolos, et des Gaulois, et j’en passe. Parler du petit Blanc, c’est renoncer d’avance à s’adresser de façon digne et raisonnable à celui que l’on désigne ainsi.
Mais au fond il manque peut-être un mot à notre vocabulaire politique. Parler des Français ou des citoyens, c’est logique ; cependant, on doit bien réaliser que ce pays n’est pas exclusivement peuplé de Français ou de personnes ayant la citoyenneté. Or il faudrait pouvoir s’adresser à tous ceux qui vivent là, pour les convier à trouver les moyens d’y vivre en bonne intelligence. Les mots d’« êtres humains », qui viennent à l’esprit, paraissent malheureusement un peu vagues. Et puis, rapportés au niveau de pensée moyen de nos élites politiques, il est à craindre, hélas, qu’ils ne soient quelque peu surdimensionnés...