CHILI
Une femme et beaucoup d’incertitudes

PAR ELSA CLARO, spécialement pour Granma international

LA tâche de Michele Bachelet peut paraître facile si l’on suppose —et tels sont les pronostics-- que rien, ou presque rien ne va changer au Chili. L’idée du continuisme la poursuit depuis la campagne électorale. Il y eut des moments de doute, en particulier quand le Parti communiste lui a offert son soutien –concrètement, ses voix--, apparemment décisif pour passer la barre de 50% des suffrages exprimés. Mais ce parti a averti que même s’il collaborait avec la présidente, il exercerait son droit de critique sur le gouvernement.

D’autre part, les déclarations de la nouvelle présidente et la composition de son cabinet suggère aux observateurs que si des changements interviennent, ce sera parce qu’ils sont inévitables, quel que soit le signe politique qui prévaut dans la nation.

Ces changements seront de type institutionnel : on parle de quelques variations dans la machine électorale, ou encore, dans le domaine de l’économie, quelques retouches à apporter au fisc.

Les couches sociales les plus démunies du Chili auraient pourtant besoin de sérieux changements et non de mesquins correctifs de façade. Bachelet se propose d’améliorer la santé publique. Elle fut ministre de ce secteur et n’améliora rien du tout, ce qui justifie les doutes, même si une goutte de confiance arrive à s’infiltrer dans l’incertitude populaire.

Des sources chiliennes assurent qu’il y aurait beaucoup à faire dans la sphère de l’emploi: une énorme quantité de postes sont temporaires ou font l’objet de sous-contrats (plus d’un des six millions d’emplois existants) et les travailleurs sont exposés en permanence au renvoi sans indemnisation.

Même les travailleurs sous contrat de durée illimitée sont exposés à ne percevoir qu’une partie de leur salaire. Par exemple, quand les propriétaires de commerces constatent que le public est peu nombreux, ils renvoient leurs employés chez eux et leur versent un salaire qui ne couvre même pas leurs frais de transports.

Juan Pablo Letelier, fils de l’ancien ministre des Affaires étrangères d’Allende, assassiné aux Etats-Unis en 1976, indique: «Il y a ici beaucoup d’abus. Les grandes surfaces et les supermarchés payent leurs fournisseurs dans des délais allant de 90 à 120 jours. Dix-sept groupes contrôlent 80% du PIB

Améliorer l’éducation, réunir des ressources pour remédier à l’extrême pauvreté, s’occuper de la formation de la main d’œuvre: voilà les problèmes urgents, dit-on à Santiago. Les difficultés des jeunes pour accéder à un emploi et à une formation menacent de s’aggraver et devraient mettre en veilleuse l’arrogance de ceux qui continuent à vouloir faire passer le modèle chilien pour le plus efficace de la région.

Le succès se trouve peut-être du côté des 20% de privilégiés, mais de l’avis des experts, le Chili dépend fortement de ses exportations de matières premières et principalement du cuivre, dont le prix sur le marché mondial a été favorable mais pourrait décliner. Le pays dépend aussi largement du dollar, ce qui ne garantit pas forcément la santé financière du pays du sous-continent tenu pour le plus inégalitaire, socialement parlant.

Il a été demandé à Bachelet de se pencher sur la question des fonds de retraite (privatisés) et sur la possibilité (la nécessité) d’augmenter les retraites minimales pour les rapprocher quelque peu du coût réel de la vie. Elle-même a promis de s’occuper d’autres formes d’assistance sociale. Mais ceci va contre les principes sacrés du néo-libéralisme, instauré trois ans après le coup d’Etat de Pinochet : un modèle auquel la nouvelle présidente ne va pas toucher et qui risque de heurter plutôt deux fois qu’une ses meilleures intentions.

Les difficultés qui se profilent à l’horizon sont internes –la population pourrait réagir à des expectatives frustrées— mais surtout externes et en particulier régionales. Dans ce domaine il lui faudra faire face à un lourd héritage.

Sa première rencontre avec Evo Morales, dans le cadre des cérémonies d’investiture, a eu pour toile de fond un des plus tenaces conflits de la région: l’accès de la Bolivie à la mer, l’affaire du gaz, les relations entre les deux pays. Par ailleurs, l’économie chilienne est liée par de solides engagements à Washington (Traité de libre commerce) et à plusieurs transnationales nord-américaines, ce qui pourrait entrer en conflit avec le mouvement d’intégration croissant, positif et libérateur qui se déploie dans la région.

Le Pacte andin risque d’avoir à en souffrir, et on pourrait assister à une atomisation sociale, face à l’idée que le moment est venu de payer la dette sociale qui s’est accumulée au Chili. A l’heure qu’il est, il apparaît toutefois juste d’accorder le bénéfice du doute à une femme qui, de par sa carrière et ses origines, suscite quelques espérances.

 

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