COLOMBIE -ETATS-UNIS
La porte de derrière

PAR ELSA CLARO, de Granma international

TANDIS qu’une nouvelle vague de protestations populaires déferlait sur l’Equateur et que le président uruguayen Tabaré Vazquez assurait que son pays ne signerait pas de Traité de libre commerce avec les Etats-Unis, le président colombien Alvaro Uribe essayait de se justifier à l’occasion de son voyage en Bolivie, en disant qu’«il ne s’agit pas d’un problème idéologique mais d’un problème de marchés».

A peu près à la même date, Noam Chomsky déclarait que les mécanismes développés et imposés par les Etats-Unis et leurs alliés ne sont pas des «traités de libre commerce» mais un mélange de libéralisme et de protectionnisme conçu –faut-il s’en étonner?— dans le seul intérêt de leurs créateurs : les corporations multinationales et les Etats qui leur servent à la fois « d’ outil et de tyran», pour reprendre l’expression utilisée par James Madison lorsqu’il décrivait le surgissement du capitalisme d’Etat.

Le politologue et linguiste nord-américain considère que «les accords commerciaux garantissent largement le droit de fixer des prix de monopole. Ils privent aussi les pays en développement des mécanismes utilisés par les sociétés industrialisées pour atteindre leur richesse actuelle. En outre, ce qu’on appelle «commerce» est en partie une fiction économique qui inclut, dans le cadre des économies riches, d’importants transferts internes aux firmes. Ces accords, pratiquement imposés dans le secret, ont suscité de vives réactions populaires.» La Colombie n’est pas en reste, et les détracteurs du traité expliquent en quoi consistent les désavantages ruineux qu’il implique pour le pays. Le traité ne sera pas soumis immédiatement au vote du congrès, mais seulement en juin, c’est-à-dire lorsque siégeront les députés élus aux récentes élections, où les sept partis qui soutiennent Uribe ont obtenu la majorité. Le président compte aussi conserver son poste aux élections de mai prochain.

On sait déjà, sans l’ombre d’un doute, que le traité entraînera en Colombie la ruine définitive du paysannat, comme on l’a vu au Mexique où les producteurs locaux n‘ont pas pu faire face à la concurrence d’une agriculture nord-américaine largement subventionnée. La Colombie recevra donc les excédents des Etats-Unis et y perdra ce qu’il lui reste de sécurité alimentaire autochtone.

Dans le secteur industriel, les plus exposées sont évidemment les petites entreprises, mais les autres suivront. Les statistiques montrent que les années 90 marquent en Colombie le début d’une sorte de galop d’essai de subordination de l’économie colombienne à celle des Etats-Unis, car c’est à cette époque que s’y est instauré en profondeur le néo-libéralisme.

L’opposition s’efforce actuellement de montrer qu’avec la signature du Traité de libre commerce, plus rien ne pourra être approuvé ou modifié sans le consentement de la Maison Blanche. Le pays y perdra sa souveraineté et le modèle économique qui est à l’origine de tant de maux dans la région y sera imposé.

La privatisation de l’éducation et de la santé publique, ou celle de services indispensables tels que l’électricité ou l’approvisionnement en eau, deviendront pratiquement irréversibles, tandis que sera renforcé l’engrenage qui permet aux transnationales de faire main basse sur les ressources stratégiques, en particulier le pétrole.

Le cas colombien présente une singularité : le pays est, après le Brésil, la deuxième puissance mondiale en matière de biodiversité. Le traité de libre commerce garantit aux Etats-Unis le droit de breveter toute invention conçue à partir des ressources génétiques ou des connaissances indigènes en matière de médecine naturelle, sans même avoir à consulter les autorités colombiennes et sans que le pays perçoive le moindre bénéfice des ressources ainsi exploitées sur son territoire par des entreprises étrangères.

C’est une pratique déjà fort répandue en Afrique, où des entreprises étrangères exploitent des bactéries endémiques pour fabriquer des produits pharmaceutiques –pour le traitement du SIDA, par exemple, sur le continent le plus gravement touché par la pandémie— ou des substances chimiques servant à déteindre le jeans. Le pays africain concerné n’est pas consulté et ne participe pas aux bénéfices.

Autrement dit, le TLC livre à des firmes nord-américaines l’exclusivité sur des ressources uniques et peut même limiter l’accès des Colombiens à leur patrimoine naturel.

Uribe s’est déclaré favorable à d’autres alternatives d’intégration de la région, mais le fait de céder dans les négociations avec le gouvernement de Bush sur la signature du Traité aboutit visiblement à une contradiction. S’il a essayé de se justifier en Bolivie, c’est parce que ce pays du sud des Andes verra diminuer son commerce de soja, et d’autres nations voisines connaîtront le même sort en ce qui concerne ce produit ou d’autres.

La Communauté andine des nations constitue un autre cas qui montre que les maux occasionnés par une telle décision ne sont pas seulement internes. Tout récemment, le Tribunal andin de justice a adopté des résolutions sur la propriété intellectuelle que le gouvernement d’Uribe n’est pas en mesure de respecter ; de même, il ignore les décisions du Tribunal administratif de Cundinamarca, qui lui interdisait de signer le Traité de libre commerce dans des conditions aussi défavorables.

Tout semble indiquer que le président Hugo Chavez avait raison de dire, sans y aller par quatre chemins, que «nous ne pouvons pas nous permettre un projet purement économique qui sert les intérêts des élites et des transnationales». Or, la Zone de libre commerce pour les Amériques n’est rien d’autre, et les Traités de libre commerce en sont la version bilatérale: ceux qui les signent deviennent des pays colonisés.

Enfin, on ne saurait ignorer dans ce contexte une autre forme d’asservissement qui porte le nom de Plan Colombie, et qui constitue l’axe de la remilitarisation nord-américaine en Amérique latine. Les traités «commerciaux» comportent souvent des engagements militaires, et la tendance est au renforcement de ces paramètres. Les Etats-Unis entendent ainsi s’assurer l’avantage total dans une région qu’ils considèrent comme leur mais où soufflent actuellement des vents de souveraineté qui leur apparaissent intolérables.

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