Sans conscience (de classe) pas d’avenir !

Réflexions sur la situation de la gauche après l’élection présidentielle

L’élection présidentielle des 22 avril et 6 mai 2007, en France, restera comme un fait majeur de la lutte des classes. Ceux qui ont fait, font, et feront Sarkozy ont des noms : Martin Bouygues, Arnaud Lagardère, Vincent Bolloré, Bernard Arnault, François Pinault, pour s’en tenir à ceux qui ont été ouvertement de la partie. « Nicolas Sarkozy est le Zidane de l’économie », le mot d’Ernest-Antoine Sellière n’était pas qu’un bon mot. Il signifiait par là que, pour le mondial de la finance, il fallait un joueur qui mouille le maillot de ce camp. Il en est trempé.

Dans la lutte des classes il faut être deux, en tout cas au moins deux. On croit parfois que celle-ci ne se manifeste que lorsqu’il y a conflit ouvert, grèves, manifestations, occupations. Autrement dit, quand « en bas » on en découd avec le « haut ». L’originalité, si on peut dire, de la situation est que le haut, cette fois-ci, attaque le « bas », non sur tel ou tel problème, ce qu’il fait quotidiennement, mais sur toute la largeur du front.

Si le « camp » d’en face, confronté à cette charge, se montre si faible, ce n’est pas fondamentalement parce que telle ou telle stratégie, telle ou telle tactique, par ailleurs dommageables, l’ont désarmé. Le mal est plus ancien et plus profond. Il est dans la perte des repères de classes. S’il y a affaiblissement de la conscience de classe, on n’en parle plus, n’est-ce pas, on s’adapte à « l’évolution des mentalités ». Finie la classe ouvrière ? C’est un démographe qui, en 1995, à propos de la « fracture sociale », rappelle que la France compte encore sept millions d’ouvriers et huit millions d’employés de condition voisine. Et où y a-t-il eu coup de grisou ces dernières années ?

Chez Moulinex, chez LU, chez Peugeot-Citroën à Aulnay-sous-Bois, chez Airbus industrie (EADS) ! N’y aurait-il de salariés que là ? Non, mais c’est là que la surexploitation se heurte encore à ce qu’un historien, Marc Lazar, suggérant que la gauche s’adapte enfin au réalisme libéral, appelle la « culture du conflit ».

Au moment où l’on constate un « désamour » entre l’entreprise et les salariés, où la domination américaine hérisse le monde, où le libéralisme est à la fois écrasant et impopulaire, la politique en France a été sciemment désocialisée. Les intérêts en jeu ? perdus de vue ! Questions : Éric Besson a-t-il changé d’idées en passant à droite ou avait-il déjà ces idées en étant responsable des questions économiques au Parti socialiste ?

Et la gauche plurielle a-t-elle oui ou non, même si elle n’a pas fait que ça, largement ouvert le capital public dans des secteurs névralgiques (Télécoms, transports), brèche dans laquelle la droite s’est engouffrée ? Comment, dans ces conditions, voter pour son camp si les camps ne sont plus suffisamment distincts ? Être radical, aujourd’hui, ce n’est pas être extrémiste, c’est vouloir retrouver cette distinction des intérêts.

Le « travailler plus pour gagner plus » auquel des ouvriers ont pu être sensibles, faute d’espérance dans l’action collective, fait injure à toute l’histoire sociale française : il n’y a jamais eu de revalorisation nette des salaires, ni d’amélioration sociale sensible, sans mouvement. Jamais. Henri Guaino peut fournir à Sarkozy des tombereaux de citations, il n’empêche qu’il est un faussaire par omission. Il invoque Jaurès, Blum, il pourfend mai 1968, mais il n’a pas un mot, et pour cause, sur les grèves ouvrières sans lesquelles les deux personnages et l’événement de référence ne seraient pas ce qu’ils incarnent.

« Je vote pour l’ouvrier », c’est ainsi que des millions d’hommes et de femmes ont, longtemps, justifié leur choix. Quatre mots pour dire : je me défends, je souhaite une autre vie, un autre gouvernement, avec ceux de ma condition, et je veux des « nôtres », ouvrier ou professeur, pour représentants.

Le parti de l’ouvrier, pas des ouvriers. Nuance. Le parti du travail exploité, humilié, de l’usine au Monoprix, le parti du travail dévalorisé de l’ingénieur aux ordres de l’actionnaire vorace, de l’enseignant nié par l’échec programmé de ses élèves, de l’artiste que doit inspirer la part de marché.

Ce retour à la politique liée aux intérêts réels, à un parti pris de classe(s) à redéfinir, qui mette les mains dans le cambouis social et les pieds dans le plat politique, peut s’opérer, non par miracle, mais plus vite qu’on ne le croit et avec plus de monde qu’on ne l’imagine.

À condition qu’on le veuille et qu’on ne reste pas entre soi dans une église qui se vide. Les meilleurs des fidèles sont ceux qui savent convaincre les sceptiques. Et en n’oubliant pas cette vérité élémentaire : ce n’est pas au moment des élections que cela se joue, c’est avant. Le candidat qui n’est pas « comme les autres », c’est celui qui est en permanence sur le tas, c’est le militant qui courageusement lève quand il le faut l’étendard de la révolte, qui lui donne une suite, et qui est reconnu pour cela. La formation qui se distingue, c’est celle qui crée collectivement, et pas sur un nom, du mouvement, du mouvement revendicatif, du mouvement politique, du mouvement des idées. Je ne sais pas si les logiciels du XXe siècle, en particulier celui du mouvement ouvrier, sont obsolètes, comme on peut l’entendre ou le lire de divers côtés, mais je suis sûr que l’esprit du mouvement ouvrier des quatre glorieuses - 36, 44, 68, 95 - et ses principes - combat, unité anticapitaliste, culture - sont une feuille de route pour ceux qui veulent aller au large et ne pas subir ceux qui se contentent de gérer la maison.

Charles Silvestre, journaliste communiste

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