Comment peut-on être russe ?
Il y a deux siècles et demi, Montesquieu ridiculisait certains idéologues français, incapables de comprendre la réalité d’autres peuples : « comment peut-on être persan ? » semblait être leur slogan favori.
Les maîtres des médias français de l’an 2008, porte-paroles du pouvoir
sarkozien à la télévision, dans les journaux, ont d’aussi courtes vues pour
parler d’une Russie, aussi caricaturée que le fut l’URSS il y a vingt ans.
Comment 64% des électeurs russes ont-ils pu élire triomphalement les
candidats du président Poutine, qui est pourtant si méchant, si brutal avec
ses pauvres opposants, si peu respectueux des normes en vigueur dans la
« démocratie occidentale » ? De là à suggérer que ces Russes là sont
condamnés par leurs gènes à l’asservissement : d’indécrottables abrutis
incapables de se gouverner sans adorer la trique ou le goulag…
« Comment peut-on être russe ? » vous dis-je…
La réalité russe est pourtant bien banale, et les réactions populaires à
Moscou, compréhensibles à qui les voit avec bon sens, sans les préjugés
habituels des plumitifs français. Il suffit de rappeler que le
rétablissement du capitalisme en Russie, avec Gorbatchev et Eltsine,
présenté à Paris comme une libération, a été un effondrement social, le
bradage accéléré du patrimoine de l’Etat aux affairistes véreux et aux
étrangers, la destruction des entreprises industrielles et le chômage, les
retraites et les salaires de plus en plus misérables et souvent non payés,
etc… Avec l’URSS, l’Etat russe lui-même avait quasiment disparu. La Russie,
avec ses mendiants dans les rues, ses milliardaires truands, toujours à
quémander des subsides du FMI, devenait peu à peu un pays du « tiers
monde », parsemé d’usines à la casse, réduit tel un pays africain à vendre à
bas prix ses matières premières, soumis aux volontés des dirigeants
occidentaux…
Depuis l’arrivée de Poutine au Kremlin, tout cela a changé, et l’écrasante popularité du président tient à quelques constats évidents pour l’homme de la rue : une forte croissance économique (près de quatre fois plus qu’en occident !), des retraites et salaires payés régulièrement, notamment grâce aux prix élevés du pétrole et du gaz exporté ; le rôle de l’Etat restauré, notamment grâce à l’arrêt total des privatisations de l’énergie, et la condamnation de quelques millionnaires enrichis par les privatisations (notamment « l’oligarque » Khodorkovski, présenté par les télés françaises comme une victime !). La Russie est redevenue une grande puissance, parlant haut et fort aux Américains, à propos de l’Irak, de l’Iran menacé d’invasion à son tour, de l’Europe centrale où Bush veut disposer ses fusées nucléaires. Poutine joue de l’orgueil patriotique restauré, et ses discours nationalistes brutaux plaisent à la majorité des Russes, humiliés par l’époque précédente, notamment des jeunes, souvent enthousiastes.
Quand les télévisions françaises présentent comme les seuls opposants les quelques dizaines de fidèles de Kasparov, moins nombreux que les journalistes occidentaux qui le filment, ils oublient de dire que les coups de bâton que leur distribuent généreusement les policiers sont le meilleur argument électoral de Poutine : il démontre ainsi son mépris des donneurs de leçons occidentaux, et cela plaît à la majorité des Russes.
Les mêmes médias qui nous manipulent ont pratiquement passé sous silence le rôle du Parti Communiste de Russie, arrivé second après « Russie unie », avec près de 12% des voix. C’est fort peu, malheureusement, et le PCR n’a pas tort de dénoncer les conditions de l’élection dans un régime de plus en plus personnel et autoritaire, héritier des tsars et de l’étatisme bureaucratique soviétique. Mais ne devra-t-il pas s’interroger aussi sur son programme, réduit trop souvent à la simple nostalgie de l’URSS, y compris les dérives staliniennes ? Comment sinon convaincre de la nécessité d’un socialisme nouveau, quand l’expérience antérieure s’est tellement discréditée ?
La Russie est une nation très ancienne qui étonnera encore le monde : n’en déplaise à nos « informateurs », qui manipulent quand ils devraient dire les faits, son histoire ne se termine pas avec le capitalisme rétabli et Poutine. Qui sait en France que les mouvements revendicatifs, grèves parfois organisées malgré les syndicats officiels et les menaces du pouvoir, se sont multipliés ces derniers mois ? Qui a su que la grande ville de Stalingrad-Volgograd s’était donnée par élection un maire communiste ? Laissons le temps au peuple russe de reconstruire un idéal socialiste pour le XXIe siècle : aucun plumitif occidental ne parviendra à l’empêcher.
Francis Arzalier