Les méchants terroristes et le gentil Sarkozy

Durant plusieurs semaines, les Français ont suivi avec passion le feuilleton des otages des FARC sur leurs télévisions, et écouté notre monarque-président supplier les ravisseurs de faire un geste humanitaire ; jusqu’à la libération finale des deux colombiennes à Caracas, et de l’enfant de l’une d’elles. Le drame est que la version déversée par les petits écrans au bon peuple relève du conte infantile, et comme par hasard de la propagande concoctée par la CIA et ses affidés, en Amérique ou en France.

Dans le rôle du méchant absolu, les FARC, des terroristes dont la seule motivation annoncée est le bénéfice qu’on peut retirer du kidnapping, de la drogue, des cruautés de guerre. Dans celui des victimes, des otages réduits à la famine dans la jungle. Dans le rôle des gentils, les Colombiens en général, et leur président Uribe, digne intellectuel propre sur lui.

Or tout cela est faux, hors du crédible.

Les FARC (Forces Armées Révolutionnaire de Colombie) sont le mouvement de guérilla armé déclenché en 1964, il y a près d’un demi-siècle, par le Parti Communiste Colombien, qui fit alors le choix de la lutte armée face à la terreur militaire, au truquage électoral, pour le socialisme. Dirigé par des intellectuels marxistes comme Marulanda (toujours vivant, semble-t-il), le mouvement des FARC a toujours été essentiellement une guérilla paysanne, exprimant les revendications des cultivateurs indiens misérables, contre la domination des grands propriétaires et des riches créoles urbains, et des militaires à leur service. Ce soutien paysan leur a permis de contrôler de vastes zones du pays, malgré la guerre menée contre eux par une armée et des milices d’extrême droite, financées à centaines de millions de dollars par les USA. (A la même époque, la guérilla initiée par Che Guevara en Bolivie voisine, faute de trouver le même soutien populaire, a été écrasée en quelques mois, et le Che exécuté en 1967). La guerre colombienne, en quarante ans, a fait plus de50 000 morts, dans des combats féroces. Malgré plus de 300 000 soldats et policiers gouvernementaux, leur armement sophistiqué payé par les USA, malgré le déplacement forcé de dizaines de milliers de paysans coupables de sympathie pour la guérilla, les FARC contrôlent toujours de vastes zones proches des frontières, avec des milliers de combattants, hommes et femmes en armes.

En quarante ans, la guérilla acculée militairement a dérivé parfois vers des méthodes discutables, et qui divisent les communistes colombiens : il leur arrive de négocier avec les trafiquants de drogue pour se procurer argent et armes, et ils gardent prisonniers dans la jungle qu’ils contrôlent quelques centaines ( ?) de militaires, notables et politiciens (dont Ingrid Betancourt), pour la plupart pro-gouvernementaux. Ils sont pour les FARC une monnaie d’échange pour contraindre le pouvoir du président Uribe à négocier.

Face à eux, Uribe n’est pas un démocrate hissé au pouvoir par les urnes, mais un homme d’extrême droite, parrain des milices paramilitaires qui ont massacré des milliers d’opposants selon la justice colombienne, et surtout homme à tout faire de Washington et de la CIA, qui considèrent la Colombie comme le front antirévolutionnaire le plus important en Amérique. Uribe a été mis au pouvoir par eux avec un seul programma : écraser militairement les guérillas, et surtout ne pas négocier avec elles. C’est d’ailleurs ce qu’il est venu répéter à Sarkozy, qui n’a pourtant pas hésité à lui offrir une accolade télévisée sur le perron de l’Elysée, après avoir promis à la famille Betancourt une libération proche !
Uribe, en fait, ne négociera que s’il y est contraint par la pression internationale, et celle du peuple colombien. Ces pressions, grâce au président Chavez, et aux progressistes de toute l’Amérique, ont déjà permis de lui imposer, bien qu’il ait tout fait pour l’éviter, deux libérations, donc un début de négociation.
Aucun des peuples et des gouvernements d’Amérique Latine ne considère les FARC comme un mouvement terroriste, comme le font ceux d’Europe et des USA. Une véritable négociation humanitaire et politique peut s’engager si les pressions s’accroissent au point de l’imposer aux pros états-uniens de Colombie. A terme, elle permettrait de rendre la liberté aux prisonniers de la jungle, la paix au peuple colombien, et la réinsertion des FARC dans le concert politique légal de leur pays. Ce sera long et difficile, tant les enjeux sont grands pour l’impérialisme US et ses alliés en Amérique, mais pas impossible. La guérilla maoïste au Népal n’a-t-elle pas réussi à imposer son retour à la légalité dans le nouveau régime républicain ?

Il faut bien dire que les mensonges diffusés par cette « Voix de l’Amérique » qui (que ?) tend à devenir la télé française ne fait pas avancer vers cette issue. Rien d’étonnant quand Sarkozy, le meilleur allié de Bush, décide de créer une base militaire française dans les monarchies pétrolières du Golfe Persique, face à l’Iran ! Ce qui l’est plus est le mutisme de la « gauche » française, face à cette décision guerrière inédite depuis 1945…

Francis Arzalier.

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