Entrevue dans le Parisien du 29 novembre

A quel moment précis avez-vous décidé de quitter le conseil national du Parti communiste et, au-delà, de « prendre vos distances » avec le parti pour, probablement plus tard, rompre avec lui ?

Robert Hue. Ma décision a été mûrement réfléchie. J'ai bien pesé ce qu'elle signifiait pour moi, pour les communistes, pour les femmes et les hommes de progrès. Dans l'exercice de mes responsabilités au PCF, j'ai conduit - ou tenté de conduire - une mutation dont j'espérais qu'elle permette à notre parti de retrouver une réelle influence à gauche et dans la vie politique française. Cette mutation a échoué, mais elle a eu cependant des résultats importants. Je n'en citerai que deux : d'une part, la réhabilitation pleine et entière de toutes celles et de tous ceux que le parti avait exclus ou poussés à partir ; d'autre part, la reconnaissance des « sensibilités », des courants si vous préférez. Jusqu'en 1994, quiconque affichait une position divergente de celle de la majorité était écarté ou devait s'écarter. Grâce à nos efforts, il est aujourd'hui plus difficile de faire taire les différences au sein du parti. Je constate cependant, et je le déplore, de sérieuses régressions par rapport à l'époque où j'étais secrétaire national.

Vous quittez donc l'instance dirigeante du parti dont vous avez été longtemps le patron...

Si je la quitte, c'est aussi parce que je ne me retrouve pas dans les orientations stratégiques de ces dernières années. Je me suis, pendant une longue période, interdit de les commenter publiquement. Aujourd'hui, à quelques jours du congrès, je fais part de ces désaccords à Marie-George Buffet et aux communistes. Mais je n'abandonne ni mes convictions ni les valeurs qui fondent mon engagement : celles des centaines de milliers de mes camarades depuis 1920. Je serai désormais communiste autrement.

Vous dites qu'il n'est possible ni de « réformer le PCF » ni de parier sur son aptitude à « s'autoréformer » et qu'il faut en finir avec le « fétichisme » du mot communisme. Mesurez-vous que votre prise de conscience sera jugée historiquement tardive ?

En disant cela, je prends mes responsabilités, et je le fais avec gravité. J'ai beaucoup réfléchi et ma réflexion a été, naturellement, très en appui sur mon expérience de près de dix ans à la tête du Parti communiste. Je ne me dispense d'aucune critique : la mutation fut sans doute trop marquée de volontarisme et trop « tirée d'en haut ». Mais je vois aussi que d'autres obstacles ont rendu la tâche extrêmement difficile, qui sont le produit d'une tradition, d'une culture que je redoute figées. Je ne sais pas si je suis, historiquement, en retard. Je sais simplement, j'insiste, que j'avais besoin de réfléchir à tout cela, et je m'en suis donné le temps. Ce que j'ai entrepris au milieu des années 1990, je l'ai fait parce que j'y croyais, même si - compte tenu de l'ampleur des transformations à accomplir et des obstacles auxquels j'étais confronté - le doute m'habitait parfois. Je ne regrette rien.

« Je ne crois pas que le parti soit réformable »

Le temps est donc venu aujourd'hui, pour vous, de tirer les conclusions de ce que vous avez vécu ?

Au terme d'une longue période de réflexion, je me sens confirmé dans les doutes que j'avais en débutant la tâche immense que je m'étais imposée : je ne crois pas, désormais, en dépit de la richesse humaine et du dévouement de milliers de militantes et militants communistes, que le parti soit réformable.

Est-il temps, à vos yeux, de reconsidérer le bilan de la « gauche plurielle » ? Vous suggérez que c'est une commodité pour les communistes d'attribuer la responsabilité du déclin du parti à cette alliance...

Le déclin du PCF a commencé bien avant 1997 et le gouvernement de la gauche plurielle. Bien avant l'implosion de l'Est. Il s'est produit par érosions successives, avec des décrochages plus marqués et de plus en plus répétés depuis 1981. Il tient à la crise du communisme, elle-même entamée à la charnière des années 1920-1930 avec l'ascension de Staline et la liquidation, partout, de toute opposition interne. Je ne nie pas que l'échec de la gauche plurielle ait joué dans ce déclin, mais il reste, selon moi, très marginal.

Vous revendiquez donc le bilan - pourtant contesté par les communistes - de cette « gauche plurielle » ?

Le gouvernement de la gauche plurielle entre 1997 et 2002 est désormais un objet de l'histoire. Or, l'histoire ne relève pas du principe de la balance : sur un plateau le « bon », sur l'autre le « mauvais ». Il est faux de prétendre que le PCF n'a pas agi pour combattre certaines mesures prises par une équipe dans laquelle le PS dominait. Rappelez-vous : j'ai alerté Lionel Jospin et nos alliés sur les risques d'échec. « La gauche va dans le mur », ai-je moi-même déclaré en 2001. Par ailleurs, il faut se poser deux questions. Primo : pourquoi la droite, une fois revenue au pouvoir, s'est-elle empressée de revenir sur nombre de réformes introduites par la gauche, comme les 35 heures ou la loi sur le contrôle des fonds publics que j'avais fait voter, et qui serait bien utile aujourd'hui ? Secundo : la France de 2002 ressemblait-elle à la France de 1997 ? La parité, le Pacs, les 35 heures et les RTT, la CMU... Est-ce que la société, durant ces cinq années-là, a changé ou non ? En la circonstance, je ne pense pas qu'il soit judicieux de faire table rase du passé. J'ajoute, face à la violence de l'offensive antisociale de Nicolas Sarkozy, que, pour moi, oui décidément, la gauche et la droite, ce n'est pas la même chose.

Ne seriez-vous pas, pour autant, devenu social-démocrate ?

Sans aucune ambiguïté, non ! Ma conviction, c'est qu'il existe à gauche un espace entre un communisme plus ou moins dogmatisé ou une extrême gauche strictement protestataire et une social-démocratie s'accommodant pour l'essentiel du capitalisme. Et je travaille à faire des propositions constructives, susceptibles de sortir la gauche de cet enfermement (http://roberthue.wordpress.com) . D'ici quelques jours, je m'exprimerai à ce sujet publiquement. Je ne vois pas plus Obama que Sarkozy réformer le capitalisme dans un autre but que le consolider.

Le Parisien

 

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