Katyn, Cracovie, Paris : en 2010, peut-on encore en France ne pas être un nationaliste polonais ?
Durant plusieurs semaines d’avril 2010, les télévisions françaises publiques et privées à l’unisson, ont inlassablement répété le message : le monde, et la Pologne, unanimes, s’apprêtaient enfin à commémorer le massacre de Katyn, symbole des crimes soviétiques de la deuxième guerre mondiale, quand le président-héros Lech Kaczynski est mort d’un accident d’avion, unanimement pleuré par tout son peuple. Ayons le courage de le dire : ce message est une escroquerie politicienne, tissé de contrevérités ; il n’est que la version des ultranationalistes polonais, anti-russes et anticommunistes, qui conjuguent souvent un catholicisme intégriste avec xénophobie et antisémitisme.
Kaczynski était l’un
d’entre eux, sa popularité dans les sondages auprès des Polonais allait ces
derniers temps de 15 à 20%. Beaucoup ne lui pardonnaient pas ses diatribes
contre le divorce et la laïcité, et d’avoir tenté de mêler son pays et
l’Ukraine aux côtés du belliciste géorgien Sakachvili, dans une guerre
contre la Russie. Entraîner dans la mort une centaine de dirigeants polonais
(y compris opposants de gauche) pour avoir voulu atterrir en plein
brouillard malgré l’avis contraire des contrôleurs aériens ne grandit pas le
personnage…
Tout cela au profit d’une obsession antisoviétique, car il est des morts
qu’il faut qu’on tue : faire du drame de Katyn en 1940, l’emblème polonais
des crimes du communisme. Cela doit nous amener non pas à un silence honteux
(pourquoi le journal l’Humanité a-t-il occulté le sujet ?), mais à quelques
rappels historiques : les nationalistes présentent toujours la Pologne comme
une victime constante de l’histoire et des peuples voisins. Ce fut très
souvent inexact pour le 20ème siècle.
1 – À l’issue de la
première guerre mondiale conclue par la défaite allemande, la Pologne
redevint indépendante sous la protection des puissances occidentales
victorieuses, USA, Royaume Uni et surtout France, qui la voyaient en rempart
contre la Révolution soviétique. De 1918 à 1921, les armées de tous les pays
de l’occident capitaliste ont tenté de détruire la jeune URSS, et celles
dirigées par les officiers polonais étaient de la partie, aux côtés d’un
contingent français dirigé par Weygand et dont faisait partie un jeune
officier, Charles De Gaulle. Cette invasion, entraînant famine et
destructions, échoua. Mais Lénine avait dû pour conclure la guerre, signer
le compromis de Brest-Litovsk, aux termes duquel la Pologne nationaliste
s’agrandissait à l’est d’immenses territoires arrachés à l’ex Empire russe,
et peuplés de Biélorusses, Ukrainiens et autres, plus que de Polonais
véritables.
2 – La Pologne antisoviétique d’entre deux guerres n’avait rien d’une
démocratie politique ou sociale. Les pouvoirs dictatoriaux, réactionnaires
en diable, des maréchaux Pildsudski, puis Ridz-Smigly, cautionnaient un
antisémitisme virulent : les dizaines de milliers de juifs ashkenases venus
alors faire souche en France en quittant leur Pologne natale ne fuyaient pas
seulement la misère, mais aussi les persécutions politiques et religieuses.
3 – L’URSS dirigée par Staline n’ignorait pas le danger impérialiste
allemand, depuis l’accession au pouvoir des nazis à Berlin. Elle fut même le
seul Etat à les combattre militairement en Espagne de 1937 à 1939, avec les
républicains, contre les troupes fascistes de Franco et leurs supplétifs
italiens et allemands. Pendant près de cinq ans, ils ont tenté d’obtenir des
dirigeants français, britanniques et polonais un accord militaire de défense
mutuelle contre l’expansionnisme allemand : ceux-ci ont constamment refusé,
et ceux de Varsovie plus que les autres. Mieux, quand en 1938, la
Tchécoslovaquie a été dépecée par Hitler, avec l’accord de Paris et de
Londres (accords de Munich), les dirigeants polonais n’ont pas hésité à se
joindre à la meute nazie en occupant quelques territoires frontaliers
slovaques.
4 – La suite était dès lors prévisible : soucieux avant tout d’éviter une
coalition européenne antisoviétique prévisible, qui réunirait l’Allemagne
nazie et les occidentaux (France, Royaume uni, Pologne, etc.) capable de
détruire l’URSS, Staline et ses compagnons signent le 28 août 1939 le pacte
de non-agression avec Hitler : simple réflexe de survie d’un Etat menacé,
parfaitement défendable et compatible avec d’éventuels accords du même genre
avec Paris et Londres. Par contre, les accords secrets passés en complément
le sont moins, relèvent davantage d’une « real-politik », et d’illusoires
compromis territoriaux avec l’expansionnisme nazi contre l’occident
capitaliste.
5 – Dès les premiers jours de septembre 1939, Hitler attaque la Pologne et
l’écrase en vingt jours. L’armée soviétique, aux termes des accords
Molotov-Ribbentrop, réoccupe les territoires acquis par Varsovie sur
l’Empire russe en 1918-21 ; une partie de la population de ces régions n’en
est pas mécontente, notamment parmi les biélorusses et les juifs, soumis
jusque là à des persécutions. Les soldats de l’armée polonaise faits
prisonniers par les Soviétiques seront peu à peu, pour l’essentiel, libérés.
Les officiers et leurs familles sont par contre internés en Russie et
Sibérie, dans des camps. C’est en cela que tient la tragédie : en avril
1940, soit un an avant l’invasion nazie, environ 4 000 officiers polonais
sont exécutés par les services secrets à Katyn, près de Smolensk, sur
l’ordre, on le sait aujourd’hui, de Staline et des dirigeants de l’URSS.
Quelques autres milliers disparaîtront plus tard dans les camps de Russie.
Ces meurtres sont inexcusables, et plus inexcusable encore est d’avoir
pendant quarante ans fait croire aux communistes du monde (y compris
français) que le crime était dû aux nazis, qu’ils combattaient sur tous les
fronts de l’Europe.
Toutefois, la version nationaliste polonaise qui résume à cette turpitude la relation entre la Pologne et l’URSS est une escroquerie anticommuniste : durant les cinq années de guerre et d’occupation allemande, de 1940à 1945, environ six millions de citoyens polonais sont morts, juifs, catholiques ou athées, résistants communistes ou de droite, paysans ou intellectuels. Soit le sixième environ de la population polonaise, victime non de l’URSS, mais de la barbarie et du racisme des nazis. Et c’est l’Armée Rouge, avec l’aide des résistants qui, à l’issue de huit mois de combats meurtriers (de l’été 1944 à mai 1945) a libéré le territoire polonais de la terreur nazie.
Les dirigeants russes qui ont rétabli le capitalisme en détruisant l’URSS, en 1990, se sont donné le rôle de justicier tardif en reconnaissant officiellement les responsabilités des dirigeants de l’URSS de 1940, dans la fusillade de Katyn : cela leur permettait de dénoncer à l’opinion russe les turpitudes communistes. Cet aveu calculé, politicien, reste d’ailleurs irrationnel, quasiment religieux, quand il explique la décision de Staline par sa propension à « faire le mal ». Certes Staline et ses compagnons usèrent et abusèrent avant la guerre d’exécutions sommaires d’opposants, à commencer par celles de communistes hétérodoxes, cadres de l’armée ou du comité central du PCUS. Mais ces mesures de terreur politique, si condamnables qu’elles soient, avaient une motivation politique, l’éradication de toute opposition crédible. La décision de fusiller les officiers polonais prisonniers de guerre, même s’ils étaient antisoviétiques, n’avait en 1940 aucune rationalité militaire ou politique. Les historiens n’en découvriront les motivations réelles qu’à l’ouverture des archives concernées, interdites jusqu’à présent par le pouvoir politique russe.
Souhaitons le, en tant que communistes, selon la formule de Lénine « seule la vérité est révolutionnaire ». Katyn et les exécutions de la Loubianka ne changent rien au fait que la domination nazie et fasciste en Europe, de 1933 à 1945, a été brisée par la lutte des communistes, y compris ceux de l’URSS. Le matraquage des médias français tentant de faire passer les contes nationalistes polonais pour un récit historique, en criminalisant l’idéal communiste, doivent être dénoncés pour ce qu’ils sont : du négationnisme historique, une entreprise réfléchie de résurgence fascisante, qui s’étend à toute l’Europe et voudrait effacer 1945, l’héritage des résistances antinazies. Elle tient le haut du pavé en Hongrie, où les petits-fils de Horthy préparent leurs pogroms. Elle se déploie sournoisement en Italie, où les descendants de Mussolini sont en passe d’effacer les acquis de la Libération. Et les sbires de l’écurie Sarkozy en France ne valent pas mieux en ce domaine que ceux de Berlusconi. L’Europe d’aujourd’hui, si ne renaît pas un nouveau sursaut anticapitaliste et antifasciste, court à l’abîme, comme aux plus sombres jours des années 30.
Francis Arzalier