La France en Centrafrique : le pire était à craindre, le pire est en train d’arriver.
Depuis quelques années, le chaos s’installe en Afrique, prétexte tout trouvé aux ingérences étrangères. Pyromanes vêtues en pompiers, elles ne font qu’aggraver le mal au lieu de le traiter. Libye, Mali, Soudan, Centrafrique, Congo : après le chômage et l’émigration forcée endémiques, le règne des séparatismes haineux, des flambées ethnicistes ou des fanatismes religieux, des chefs de guerre et des camps de réfugiés affolés, tout cela révèle d’abord la disparition des Etats et des services publics les plus élémentaires, police, justice, …
Cette absence d’Etats, garants du lien social et de la sécurité quotidienne, est d’abord le fruit du passé colonial et post colonial. Lors des indépendances en 1960, de forts mouvements populaires africains avaient à leur tête, une cohorte de dirigeants progressistes, de Sekou Touré en Guinée, à Modibo Keita au Mali. Ils ont tenté de créer des Etats nationaux indépendants, laïques, protégeant les citoyens et leur assurant les moyens de vivre de leur travail. Très vite, leur rêve s’est heurté aux pressions économiques, politiques et militaires de l’ancienne métropole coloniale, qui a réussi à installer peu à peu une nouvelle sujétion « néocoloniale », dite souvent la « Françafrique », par le biais de dirigeants dévoués aux intérêts du Quai d’Orsay et des affairistes continuant à exploiter les richesses locales, mis en place et maintenus par la force et la corruption. Cette génération de politiciens africains « néocoloniaux » a réussi à discréditer l’Etat aux yeux des populations, puisqu’il n’était pour eux qu’un moyen de faire carrière, de conquérir fortune concussionnaire et pouvoir arrogant, pas de servir le peuple.
Mais cette destruction de l’Etat a eu aussi des causes extérieures, organisées par l’impérialisme occidental, incarné par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, dirigés depuis Washington. Ce processus a été rappelé avec précision par un jeune correspondant de l’Humanité (15/12/2013), Harry Cros : « Certains n’hésitent pas à considérer que les Africains semblent laissés de côté par la modernité. Mais c’est loin d’être le cas. La faiblesse de l’Etat en Afrique est le produit de l’intégration de ce continent dans la modernité capitaliste.
Depuis les années 1980, la Banque mondiale et le Fonds
monétaire international ont imposé des programmes d’ajustement
structurel partout sur le continent, dont en RCA. Avec comme
justification la réduction des dettes publiques, ces projets prévoyaient
la libéralisation de l’économie et l’austérité budgétaire, quelques
décennies avant que les mêmes recettes ne soient imposées en Europe par
les mêmes acteurs.
Une faiblesse de l’Etat en Afrique établie au moment des indépendances a
donc été renforcée. »
Faut-il ajouter que les « recettes » du FMI ont imposé aux Etats africains le démantèlement systématique de tous les services publics, santé, éducation, mais aussi police et armée : la crise malienne a débuté par une véritable clochardisation de ses militaires, incapables de faire face aux insurgés séparatistes-intégristes-trafiquants du nord, capables seulement d’un putsch sans contenu politique.
La « petite » Centrafrique (4 millions d’habitants seulement) fut durant cinquante ans, un exemple parfait de ces processus. Après l’élimination physique du progressiste Boganda, le gouvernement à Bangui fut livré au gré de coups d’état successifs, téléguidés depuis Paris, à des personnages aussi dévoués aux maîtres occidentaux qu’attachés à piller le pays à leur profit personnel : Bokassa, sergent de la « coloniale » promu empereur de 1975 à 1979, n’était pas pire que le « président » Bozizé, installé par quelques soudards, avec l’assentiment de Paris. Mais l’ex métropole s’affaiblissant, même des prédateurs de ce genre peuvent avoir des velléités d’indépendance. Bozizé se crut, il y a deux ans, en mesure de contacter d’autres que les Français pour inventorier le sous sol du pays, et, injure suprême, il fit appel à une garde armée sud africaine. En quelques mois, son sort fut réglé : une coalition hétéroclite de mercenaires recrutés pour la plupart au Tchad, la Séléka, le chassa du pouvoir par la force, au profit de son successeur actuel, tout aussi étranger aux intérêts de la population de Bangui. Et cette « transition » se fit sans aucune intervention de la garnison française, positionnée dans la capitale dans le cadre d’accords prévoyant pourtant l’aide à un gouvernement légal menacé par la subversion armée.
Depuis cet ultime coup de force, Bangui et le pays étaient livrés aux exactions et aux pillages. Les mercenaires de la Séléka, ramassis de délinquants armés, plus que politiques, bien équipés grâce aux trafics parcourant le Sahel, ont imposé leur « loi » durant des mois aux populations majoritairement chrétiennes ou animistes, alors qu’ils se prétendaient musulmans ; une telle terreur qu’elle a provoqué en retour, faute de la moindre protection policière, la naissance de milices d’autodéfense « chrétiennes », parfois tout aussi prédatrices.
Ce chaos ne pouvait évidemment que susciter le désir légitime de forces d’interposition, capables de stopper la dérive meurtrière, dans une société centrafricaine où tout pouvoir étatique, légal et protecteur a disparu. L’Union Africaine, consciente de cette nécessité, a expédié à Bangui quelques centaines de soldats : elle n’a guère les moyens matériels de faire plus. L’ONU a, elle aussi, perçu cette nécessité d’empêcher un nouveau Rwanda, mais les grandes puissances n’ont pas décidé de mesures concrètes.
C’est d’ailleurs sans les solliciter que François Hollande a décidé, avec beaucoup de précipitation, d’expédier à Bangui 1600 soldats français, jouant les paladins vertueux de l’Occident, et les chefs de guerre, pour remonter dans des sondages calamiteux. Ce ne fut sur ce plan qu’une réussite éphémère au Mali, et l’aventure centrafricaine risque de l’être encore plus. D’abord parce que, militairement, la mission à Bangui ne ressemble en rien à celle du désert malien. Ici, les bombardements aériens, les performances des Rafales et des hélicoptères ne sont pas de mise face à des émeutes urbaines de populations affamées, et parfois ivres de vengeance. La France, avec son passé colonial et au service des dictateurs, n’est pas la mieux placée pour assurer un rôle d’interposition pacificatrice. Le résultat après quelques semaines le montre : le nombre d’exactions, de lynchages, de réfugiés, de heurts entre « chrétiens » et « musulmans », Tchadiens et autochtones, malgré les appels au calme des autorités religieuses (Islam et catholiques), a explosé au lieu de diminuer.
Le drame centrafricain ne pourra avoir de solution qu’africaine : les responsabilités passées de la France à Bangui, les appétits affairistes trop présents en Afrique, cachés derrière l’action humanitaire d’urgence, l’empêchent.
La guerre en Afrique coûte cher au budget français, alors que les discours de nos dirigeants plaident l’austérité pour les citoyens : au budget national 2014 approuvé par les parlementaires PS et verts, la dépense annuelle pour les OPEX (opérations extérieures) était de 2,5 milliards d’euros. Les interventions en cours au Mali et en Centrafrique ont amené le gouvernement à y ajouter 650 millions d’euros, lors du collectif budgétaire 2014. En attendant mieux…
La solution à long terme pour l’ancien « pré carré » français, est le développement économique, industriel et agricole, et la reconstruction d’Etats au service de tous. La France s’honorerait en consacrant à la croissance d’industries nationales en Centrafrique, au Mali, etc…, les milliards engloutis en pure perte dans la guerre aujourd’hui. Peut-on sans naïveté l’espérer des dirigeants français d’aujourd’hui, dont les alliés les plus proches sont les émirs saoudiens, financiers des insurgés intégristes en Syrie ?
Francis Arzalier