Franco, dictateur au service de la finance.
Il y a 40 ans, le 20 novembre 1975, le dictateur espagnol Franco mourrait. Le franquisme fut l’une des dictatures les plus longues et les plus sanglantes de l’histoire. Comment faire parler les silences, les trous noirs, les mythes, l’envers de l’histoire officielle, du juste et pieux « caudillo » ? Comment expliquer une telle longévité ?
Le coup de force civico-militaire des 17, 18 et 19 juillet 1936 contre la République et le Front Populaire n’est pas un simple coup d’Etat. « Golpe » et violence font partie d’un même plan d’anéantissement de l’Espagne républicaine, des ouvriers de la ville et de la campagne. Les possédants entendent éviter à tout jamais une nouvelle mise en cause de leur système. Dans le vocabulaire des putschistes reviennent comme des obsessions les mots « nettoyage », « épurer », « purifier ». La répression de masse est la forme choisie par Franco pour « reconquérir l’Espagne éternelle » et annihiler par la terreur le prolétariat et toute opposition. Après une telle sauvagerie (200.000 assassinats loin du front, 300.000 morts aux combats, 150.000 après la guerre), la peur se transmet de génération en génération.
Dès le soulèvement d’une partie de l’armée, les banquiers, la finance, se mettent au service des factieux. Le putsch a été financé par un front de classe. Depuis 1931, les riches, les grands propriétaires, l’Eglise, l’’oligarchie, préparent leur revanche et l’instauration d’un « gouvernement fort ». Les représentants du capital espagnol se partagent les sièges à la direction de la Banque d’Espagne. Les banques italiennes, allemandes et portugaises participent elles aussi au financement du « golpe ». Les banquiers se mobilisent pour assurer le transfert rapide, vers l’Andalousie, des troupes coloniales d’Afrique du Nord. Ils louent, achètent des avions, des navires, et payent même aux familles des putschistes des assurances-vie. Dès le départ s’établit une sorte de pacte entre Franco, la Banque , et les grands groupes. Pendant toute la guerre, Texaco fournit du pétrole aux franquistes. Le grand argentier espagnol Juan March, l’homme le plus riche d’Espagne, paye la location de l’avion anglais DH-89 « Dragon Rapide » utilisé pour permettre à Franco de quitter les Canaries afin de prendre au Maroc la tête des redoutables troupes coloniales. C’est le même Juan March qui règle les factures de pétrole dont ont besoin les putschistes. Il préside le Bureau central de l’Industrie espagnole. En pleine guerre d’Espagne, March et les banquiers passent un accord avec Franco ; il leur confie la gestion du secteur bancaire, et donc de l’économie. Les descendants de ces grandes familles richissimes d’alors, les piliers du franquisme (les March, Huarte, Banus...) sont encore aujourd’hui parmi les plus côtés à l’IBEX 35. La famille March, pour ne prendre qu’elle, possédait la société Forces Electriques de Catalogne (FECSA). En 1996, le géant de l’énergie ENDESA l’absorbe et devient l’une des premières multinationales au monde. Les héritiers de March sont présents dans 150 entreprises, dont le groupe du BTP « ACS » de Florentino Pérez, actuel président du Real Madrid.
Franco octroie à bon marché aux entreprises qui le subventionnent, un contingent de prisonniers politiques condamnés à « la rédemption par le travail » esclave et sous-payé. La répression féroce va de pair avec l’accumulation de capital. L’exploitation de ces dizaines de milliers de prisonniers politiques permet de grossir les profits, de consolider la dictature, de stimuler le déploiement du capitalisme espagnol, encore en retard. L’Etat franquiste se comporte comme un Etat esclavagiste. Avec la « Loi de Responsabilités politiques » du 9 février 1939, toute condamnation s’accompagne de la saisie des biens. Mal connue, la répression économique, la spoliation des biens des « vaincus » (au moins 200.000 familles dépouillées) par le « nouvel Etat », les banques, les phalangistes, les caciques locaux, contribue elle aussi, avec la gestion « libérale » des « technocrates » de l’Opus Dei (1957), à l’enrichissement des élites et au « décollage », contesté, des années 1960 ; il assure au franquisme « un considérable soutien populaire » . Après la mort du dictateur le 20 novembre 1975, le capital et les Etats-Unis optent pour la continuité des affaires, pour une « transition » négociée, consensuelle, sans vraie rupture avec le franquisme.
Jean Ortiz