Tunisie : ceux qui ne perdent pas le nord
Les réactions des tenants de l’appareil idéologique à l’opération, menée par le jeune djihadiste de Sousse, sont pour le moins inattendus pour la majorité des Tunisiens. Notamment pour ceux qui ont bravé les balles de la police de Zine El Abidine Ben Ali.
Au cœur de la campagne médiatique, prétexte idéal, les dommages causés à l’industrie touristique par la terreur islamiste. D’un glissement à un autre, il y a une entreprise manifeste de s’attaquer aux seules libertés qui vaillent. D’abord c’est à peine si les louanges au totalitarisme passé sont voilées, sous l’argument que la sécurité régnerait si les forces de répression n’avaient pas été fragilisées par la « révolution ».
Ensuite, la parenté est faite entre la violence armée et les mouvements sociaux. Mis sur le même plan, les grévistes et autres manifestants et les groupes djihadistes grèveraient également le redressement de l’économie du pays. L’union sacrée est alors appelée contre les deux « fléaux ». C’est ainsi que, sans sourciller, toute une camarilla, d’anciens profiteurs du système bourguibo-benaliste, donne de la voix, s’érige en « révolutionnaires » dénonçant les « ennemis de la révolution », avec une primauté des attaques réservée aux luttes ouvrières.
Dans cette veine, la propriétaire de l’hôtel lieu du carnage qui a coûté la vie à une quarantaine de personnes, sans attendre que le sang sèche, a organisé une conférence de presse. Les journalistes devaient s’attendre à ce qu’elle traite de l’événement et de ses conséquences sur le tourisme. Mais l’essentiel de son discours a été de se plaindre des atteintes à la liberté d’entreprise, des syndicats accusés de mener la Tunisie à la dérive, exigeant de « siffler la fin de la récréation » (sic !).
La dame est députée du parti au pouvoir, le parti de Béji Caïd Essebsi et des benalistes blanchis par la légitimité des urnes. D’aucuns s’étonneront du probable tour de vis. Ils ne devraient pas. La dame n’a pas fait de lapsus. Jamais le pouvoir n’a quitté ses détenteurs. Elle en témoigne en parlant de « récréation », sachant que les jeunes insurgés n’ont à aucun moment réellement abattu le système en place.
Le semblant d’ouverture démocratoïde concédé n’a pas transformé l’Etat originel, qui est resté bien en place. La révolution de palais qui s’est débarrassé des figures honnies l’a sauvé. L’Occident ne s’y est pas trompé. Le satisfecit exprimé en témoigne et les honneurs faits aux autorités de la transition trahissent plutôt le soulagement que rien n’a changé, sauf le décorum qui rend le régime plus présentable. Sans plus, le temps que le bateau donne l’air de voguer sur des eaux calmes avec le retour des caciques aux commandes. Peu de cas est fait des multitudes qui attendaient et qui attendent toujours les fruits de cette « révolution » qu’ont leur a fait miroiter.
Aujourd’hui que la vitrine est fracassée, le régime seprépare à prendre les devants pour museler le pays profond, absent des joutes « démocratiques », ignorant le sens de ces mots qui ont fleuri dès le 14 janvier 2011, plongé dans la misère et les incertitudes. Le pays profond d’où tout est parti et d’où tout peut repartir. Là sont les enjeux de l’heure.
Ahmed.Halfaoui