Je suis arrivé trop tard à ce village manchego, « mon » village, que le franquisme nous a volé pendant plus et plus de 35 ans. Il nous a privé de grands-parents paternels, d’une partie de nos racines...
Il s’est acharné contre la famille de paysans pauvres, celle qui n’avait pas pu partir. Spoliation du peu que nous avions, emprisonnement des « abuelos », sept enfants jetés à la rue, et moult vexations, humiliations. La revanche. La « Victoire ». 150.000 Républicains exécutés ou morts de sévices, après la fin officielle de la guerre, le premier avril 1939.
La France de Daladier reconnut le gouvernement factieux de Franco plus d’un mois avant que Madrid ne tombe aux mains des fascistes... et nomma Pétain ambassadeur. Comme elle pratiqua, par anticommunisme, la fausse « non-intervention », et « l’apaisement » face à Hitler. Des choix de classe on ne peut plus clairs.
Je suis arrivé trop tard... Selon la Charte de Nuremberg de 1945 (article 6c) « le déplacement contraint de populations civiles » peut être assimilé à un crime contre l’humanité. Donc imprescriptible.
Fils de l’exil, de la « Retirada », alors que nous sommes fils, petits-fils (filles) de la légitimité de la République espagnole, nous en payons encore le prix, consciemment ou pas, quelle que soit l’attitude de chacun : oubli et désintérêt, ou impossible retour, ou quête identitaire, ou intégration réussie, etc. Les blessures non « réparées », non « reconnues », sans justice et vérité, ne cicatrisent jamais. La fracture originelle demeure... Franco est mort mais le franquisme sociologique NON. L’Espagne (les Espagne) n’a (n’ont) pas vraiment rompu avec le franquisme, complètement défranquisé. Elle (s) n’a (ont) pas intégré l’antifascisme comme un marqueur de son (leur) identité.
Fils (petits, arrières...) de l’exil des premiers et lucides combattants antifascistes, nous sommes nombreux à ressentir encore l’humiliation faite à nos parents et grands-parents lorsqu’ils passèrent la frontière catalane française... Le dispositif brutal et méprisant mis en place contre l’arrivée des « hordes rouges ». Des blessures toujours intimes, souterraines, qui se transmettent de génération en génération.
Je suis arrivé trop tard au chevet de mon oncle Ignacio. Il est mort la veille... Ignacio était le barde, le conteur, le poète populaire, le « folklorista » du village. Il portait en lui les traditions ; les chansons, les contes, les dictons, de la culture orale, celle d’abord de ceux d’en bas... Il animait « tertulias » (soirées), fêtes et mariages, et chantait l’Internationale sur le kiosque du parc lorsque cela était nécessaire... Il avait intégré le langage populaire, truffé de « cultismes », héritier de mille sources et notamment de la tradition du « cancionero », lui l’analphabète, d’une grande intelligence politique. Il haïssait les « fachas » (les fachos) et les « ricachones », les gros riches du village, hier bourreaux, aujourd’hui recyclés en « pépéros » (membres du Parti populaire), en « démocrates »... Mourant, l’oncle m’attendait à l’Hôpital de Albacete... Il a lâché prise avant la « despedida ». Le village sans mon oncle n’est plus le même.
J’ai serré les poings, entouré de quelques cousins et cousines... Un sur deux. Les autres ont « réussi », ou ce sont « bien marié(e)s » et, de cette histoire des « rouges », ils s’en tapent le coquillard. Putain de franquisme ! Mon Ignacio est mort un 12 février ; le 14 octobre 1936, les Brigades Internationales défilèrent dans les rues de Albacete, leur base, en chantant la Marseillaise et l’Internationale... A Albacete, rien ou quasiment rien, ne rappelle cette épopée. Oubli volontaire de la part du « système », du « modèle consensuel, équidistant, de la transition », si « modélique » qu’il est aujourd’hui en ruines. Il faut aller se perdre sur le campus de l’Université pour y trouver une modeste sculpture, un « monument aux Brigades », relégué ici, en territoire du ressort du « recteur » (président de l’Université). Le 19 février 1937, la légion Condor bombarda Albacete en « tapis de bombes », pour semer la terreur, dans une ville carrefour géostratégique... parmi les dernières à « tomber » en mars 1939.
A l’automne 1936, chaque semaine arrivaient, en cette Mancha sans limites, plus de 800 brigadistes volontaires... Le contingent le plus nombreux, eu égard à la population d’origine, était Cubain, et Noir... L’Eglise de la Purísima devint le « quartier général » des Brigades et le « Grand Hôtel » le siège de l’Etat-major... L’abri anti-aérien de la place de El Altozano reste aujourd’hui encore bouclé à double tour, interdit au public par la mairie PP. « Circulez ! Il ne s’est rien passé ici! » .Ce sont toujours les nécessités du présent qui commandent la manipulation du passé, le révisionnisme, l’oubli négocié, imposé. Le quotidien « El Pais » proche du PSOE, titre son éditorial du 17: « Le PSOE doit rejeter avec force le programme de « Podemos »... donc former un gouvernement avec la droite, ou aller à de nouvelles élections, aux résultats improbables. Les tractations afin de former le prochain gouvernement n’en finissent pas, dans un climat de fragmentation, de marchandages, de manœuvres tous azimuts. L’affaire commence à relever de la « zarzuela », de l’opérette, de la farce, et à fatiguer ceux qui croyaient le plus en un vrai changement... « Izquierda Unida », divisée, progresse légèrement dans les sondages.
Le socialiste-belle-gueule Pedro Sanchez a « été chargé » (SVP : « par le roi »!) de former un gouvernement, et depuis plus de quarante jours, il flotte de droite à gauche... surtout à droite. Il a jusqu’au 3 mars pour amuser la galerie et finir, disent beaucoup, par annoncer la pilule amère : un exécutif PSOE-PP. La fin du bipartisme n’est plus pour demain. Les négociations deviennent d’autant plus difficiles que le PP manque de négociateurs !!! Nombre de ses dirigeants de premier plan, corrompus jusqu’au trognon, comme l’ex-mairesse de Valence Rita Barbera, l’ex-présidente de la Communauté de Madrid et du PP régional, Esperanza Aguirre, sont cernés par une Justice qui enfin se réveille contre la corruption, érigée en système de gouvernement. Le procès de l’Infante et de son Urdangarain de mari (affaire Noos) devient le feuilleton quotidien du soir... Et le Parti Populaire, de moins en moins populaire, ressemble désormais plus à une mafia acculée qu’à un parti politique.
Dans ma tête, Ignacio continue à chanter l’Internationale sur la « glorieta » du jardin public de Gineta. A 20km d’Albacete.
Il fait un temps de chien, de lévrier manchego. La TVE (espagnole) a décidé de ne pas passer le documentaire, diffusé récemment en France par France 3, sur le roi Juan Carlos. Il fait un temps de chien.
Jean Ortiz.