Face au "trou noir" du socialisme, revenir aux principes!

Face au "trou noir" du socialisme en crise partout du fait de ses abandons théoriques et politiques, il faut d'abord rappeler que l'échec du système soviétique ne signifie en rien que le marxisme soit obsolète. A partir de là, on doit revenir à des principes simples, fondant un projet de société vraiment socialiste, visant à émanciper les êtres humains et dont rien ne démontre l'impossibilité.

Indépendamment de la perspective présidentielle dont on ne peut prévoir avec certitude l’issue négative pour la gauche dans son ensemble, l’urgence intellectuelle aujourd’hui, face au « trou noir » du PS et de la social-démocratie en Europe, est de repenser ou de rappeler  les principes d’une alternative socialiste, par-delà les avanies qu’elle subit depuis l’effondrement du système soviétique. Ceux-ci s’esquissent à la « gauche de la gauche » dans les deux programmes, convergents mais non identiques, de Mélenchon et du PC, mais je voudrais me situer à un niveau plus large : celui des fondements ou des principes, justement.

Et d’abord en balayant un argument qui habite la conscience de trop nombreux militants ou responsables politiques à gauche : le socialisme (et a fortiori le communisme) aurait échoué, l’échec de l’expérience soviétique l’ayant définitivement démontré, et avec lui auraient échoué les idées tirées de Marx qui seules, pourtant, nous permettent de critiquer le capitalisme en profondeur et d’en envisager le dépassement actuel.

 Cet argument est tellement envahissant qu’on le retrouve chez Marcel Gauchet dans Comprendre le malheur français  (Stock) : analysant avec précision et beaucoup de justesse les difficultés de la vie sociale en France, il ne voit pas comment y faire face, quelles solutions pourraient y remédier. Pour une raison simple et qu’il avoue clairement : le marxisme est obsolète, s’étant  foncièrement discrédité à l’Est (et il pourrait ajouter, dans sa perspective : en Chine). D’où un vide radical, conceptuel et idéologique, pour concevoir un progrès à venir, selon lui.

Chercher l’erreur ! Elle tient en une proposition simple qui est la mienne depuis très longtemps : l’équation marxisme = expérience soviétique constitue un contresens majeur, ce que j’ai appelé autrefois, lors du centenaire de la mort de Marx (donc avant la chute du Mur), « l’imposture sémantique du 20ème siècle » – équation qui était défendue aussi bien par les adversaires du marxisme (ce qui était de bonne guerre) que par ses partisans qui ne voulaient pas procéder à un examen critique en profondeur du système soviétique, par-delà les seuls crimes abominables de la période stalinienne. Elle entraîne beaucoup à refuser toute entreprise de dépassement du capitalisme qui recourrait à certains moyens qui étaient mis en application dans ce système et sur lesquels je vais revenir.

 Et elle incite même nombre de dirigeants du PS, à tous les niveaux, à récuser toute idée d’une économie « dirigée ». Deux exemples de terrain, à la fois minimes et significatifs : la député socialiste de mon département s’en est pris violemment à moi à ce propos lors d’une discussion publique ; et le maire de ma ville, Jacques Auxiette, devenu ensuite Président du Conseil régional de Pays de la Loire  a pu, autrefois, fustiger la demande légitime d’une municipalisation de l’eau dans ma ville en la comparant à une « nationalisation » du type de celles qui avaient fait la preuve de leur inefficacité en URSS! Ce ne sont pas là des paroles anodines ou anecdotiques : elles en disent long sur la mentalité idéologique desdits socialistes par rapport  à la question que j’aborde !

 Mais pourquoi donc parler de « contresens » ou  d’« imposture sémantique », à propos du système soviétique, ce que même certains communistes que je connais bien et estime, y compris des dirigeants nationaux, refusent d’admettre, ne voulant pas aller au fond des choses  et critiquer leur culture antérieure, marxiste-léniniste (la formule « marxisme-léninisme » étant d’ailleurs de… Staline !), tant elle a pesé sur eux longtemps ?

 C’est qu’on oublie ou occulte  dans ce cas une donnée essentielle du message théorique de Marx, lié à sa conception matérialiste de l’histoire que je continue à considérer, sans hésitation, comme scientifique : une révolution socialiste (ou communiste, peu importe la distinction ici), n’est possible qu’à partir des conditions économiques fournies par le capitalisme développé et ses acquis démocratiques. Je ne développe pas ce point essentiel, bien qu’il décide de beaucoup de choses.

 Marx n’a cessé pourtant de rappeler cette idée, et Engels avec lui. Et, même s’il a pu envisager, à la fin de sa vie, qu’une  transformation communiste puisse se déclencher dans un pays sous-développé comme la Russie, c’était en ajoutant qu’elle ne pouvait réussir qu’avec l’appui d’une révolution en Occident, avec ses acquis matériels et culturels, que Lénine espérait mais qui ne s’est pas produite (voir la correspondance de Marx avec Vera Zassoulitch, une intellectuelle révolutionnaire russe). D’où une conséquence importante à tous points de vue, y compris s’agissant de la forme concrète que devait prendre cet avenir auquel Marx aspirait pour le bienfait des hommes, de tous les hommes : les mesures qu’il concevait pour organiser cette société radicalement nouvelle à l’échelle de l’histoire, n’avaient de sens que sur cette base évoluée précise et sous la forme démocratique, que j’ai indiquées.

 C’était, pour résumer, une organisation collective de la production  dont la social-démocratie s’est elle-même réclamée tout au long du 20ème siècle sauf en Allemagne, au congrès de Bad Godesberg. Et Gauchet a l’intelligence de définir la social-démocratie – contre ses définitions malveillantes et inexactes que le stalinisme a pu en donner – comme « la forme démocratique du collectivisme », expression que je trouve excellente.

 Quelles conséquences de fond en tirer ?

Elles concernent les principes organisateurs du socialisme (ou communisme), mode de production opposé radicalement au capitalisme, dont je voudrais rappeler ce qu’ils devraient être dans le cadre de ce processus « d’évolution révolutionnaire » que Jaurès appelait de ses vœux, quitte à en assouplir l’application étant donné la mondialisation capitaliste actuelle, avec les dangers nouveaux et terribles qu’elle fait surgir.

Il n’est pas question dans ce qui suit ni de réciter le Manifeste communiste ou la Critique du programme de Gotha, dont je rappelle cependant qu’elle était formulée au sein des débats agitant la social-démocratie allemande, ni de faire un historique de tous les programmes qui ont caractérisés ce courant, avec les  discussions entre des orthodoxes fidèles à Marx (comme Kautsky) ou des révisionnistes essayant d’inventer un socialisme réformiste comme Bernstein capable de dire que « le but n’est rien, le mouvement est tout » – ce qui autorise tous les renoncements quant au but au non d’un soi-disant réalisme dans les moyens, qui clôt toute perspective d’une alternative profonde au capitalisme.

Il n’est pas question non plus d’évoquer dans le détail tout ce qui s’est fait en Europe au nom de cette même social-démocratie, dont le bilan est contrasté : un Blum continuant à se dire socialiste et se réclamant du marxisme, l’Italie avec ses contradictions à gauche et un PCI ouvert à un compromis avec la classe capitaliste au pouvoir, un régime social-démocrate autrichien  dirigé par Kreisky et qui comportait un nombre de nationalisations supérieur à celui que comportait le programme de la gauche unie en 1981 en France, les pays nordiques avec leurs avantages sociaux incontestables dans nombre de domaines ou, à l’inverse, l’expérience désastreuse d’un Tony Blair, influencé par le sociologue Anthony Giddens dont la conception de la société mettait l’individu responsable au centre du corps social, et non les classes et leurs inégalités, et relativisait la propriété sociale ou les services publics – ce qui entraîna Blair dans une politique libérale, sinon néo-libérale, conforme à son anthropologie, catastrophique pour les classes populaires et dont le cinéma de Ken Loach se fait admirablement l’écho.

Sur tout cela il existe en France une littérature abondante, comme les livres de Rosanvallon, de Gorz, Fejjtö ou ceux de la deuxième gauche inspirée par Rocard… ainsi que les témoignages fournis par les programmes successifs du PS. Non, ce qu’il faut examiner ce sont donc les principes politiques qui demeurent valables et que les socialistes ou sociaux-démocrates ont jeté peu à peu au panier, très discrètement mais réellement, au point de devenir des sociaux-libéraux… dans la théorie et dans la pratique, sans le dire vraiment, à l’exception de Valls ou de Macron, Hollande, lui, ayant menti effrontément. Puis, ces principes étant rappelés et maintenus, j’indiquerai ce qu’il faut faire pour les rendre efficaces dans la nouvelle conjoncture actuelle.

 1. Les principes : Au centre, il y a selon moi le rôle de l’Etat ou de la puissance publique –ce  qui veut dire qu’il faut d’emblée mettre entre parenthèses la question marxienne classique du dépérissement de l’Etat (pourtant importante dans le vision du communisme), qui implique son affaiblissement avant sa disparition. Or face au libéralisme déchaîné que nous subissons, ce n’est pas de moins d’Etat dont avons besoin, de cet Etat qui se désinvestit de partout pour laisser place aux privatisations, à la concurrence, à la marchandisation des activités et à la course aux profits, quelles qu’en soient les conséquences humaines pour les travailleurs ou les usagers (voir ce qui se passe à la Poste, dans les transports ou dans le secteur de la santé lié aux hôpitaux publics), mais de plus et de mieux d’Etat.

 Et c’est là que le scepticisme tiré de l’expérience soviétique refait surface pour décrédibiliser cette perspective. Or elle n’était valable pour Marx que dans une société techniquement développée, avec des travailleurs compétents et qualifiés, hautement éduqués et capables, de ce fait, d’intervenir dans la gestion des entreprises. C’est pourquoi le « plus d’état » pouvait s’accompagner d’un « mieux d’Etat », à savoir d’une démocratisation de la gestion… contrairement à ce qui s’est passé en URSS, tout spécialement, où l’étatisation s’est traduite par une bureaucratisation de l’économie, à la fois autoritaire  et inefficace ! A l’inverse, voyons ce qu’il s’est passé dans un pays développé comme la France avec ses entreprises nationalisées comme les transports (SNCF, Air France), la Poste ou l’hôpital public : un vrai succès quant à l’efficacité (et le compétitivité mondiale), la démocratie au travail, les conditions satisfaisantes de celui-ci, le rôle des syndicats et même, tout simplement, la rationalité de leur fonctionnement !

 Reste que cet Etat dont nous avons absolument besoin – y compris, au passage, pour définir et imposer les normes d’un vivre-ensemble humain et digne qui nous fasse échapper à la loi de la jungle – doit se concevoir d’une manière souple, à savoir sous diverses formes. J’en vois trois, de la moins ambitieuse à la plus ambitieuse : 

 1) l’Etat-stratège ou planificateur qui permet, à la fois, de dominer la marche de l’économie en l’orientant vers l’intérêt collectif et les besoins humains, tenant compte aussi de la cause écologique, essentielle désormais, et échappant à ce productivisme aveugle, imbécile, dangereux et cupide, auquel le libéralisme nous livre. 

2) L’Etat régulateur qui introduit, dans le champ social du travail, en particulier, mais pas seulement, des règles strictes concernant les conditions du travail, donc, mais aussi celles de la démocratie dans la gestion, via les syndicats, mais concernant aussi tout ce qui  touche aux effets actuellement catastrophiques d’une croissance non maîtrisée et qui saccage la planète.

 3) Enfin, last but not least, la propriété sociale des grands moyens de production et d’échange, c’est-à-dire le principe des nationalisations, donc l’Etat propriétaire. Or voilà le gros mot lancé, on pourrait presque dire le mot « obscène », du fait, à nouveau, du contresens signalé plus haut qui les identifie à tort à la forme qu’elles ont prises et aux effets qu’elles ont produits dans le système soviétique – par où l’on voit l’urgence absolue, sur le plan idéologique, de dissiper ce contresens ! Or ce qui en justifie le principe est simple (et on le trouve formulé étonnamment, quoique indirectement, dans la Déclaration française des droits de 1946 s’agissant des entreprises ayant acquis la taille d’un monopole national de fait : elles doivent devenir la propriété de  l’Etat ! ) : c’est la propriété qui donne le pouvoir (et non l’inverse) et toutes les mesures envisagées précédemment risqueraient de ne pas exister, d’être limitées ou remises en cause dans une économie où la propriété privée dominerait sans partage. Songez à ce qui existe aux Etats-Unis, avec ses  conséquences  sur la vie sociale : des inégalités de classes criantes et scandaleuses, la pauvreté, la violence, le chômage, le racisme.

Or, et je le dis tout net, la majeure partie des préoccupations humaines incarnées dans ces principes sont absentes désormais des programmes de ladite social-démocratie, devenue social-libérale, et l’une des raisons qui explique cette absence, qui s’apparente à une vraie démission, tient sans doute à la disparition de la préoccupation morale dans l’engagement et le projet des hommes politiques, y compris de ce bord – ce que le philosophe C. Godin appelle un phénomène de « démoralisation » – et qui est sans doute articulé aussi à une anthropologie pessimiste qui ne croit guère à la possibilité d’inventer un vivre-ensemble autre qu’égoïste, individualiste et concurrentielle, dans laquelle devenir milliardaire est présenté comme une ambition louable pour un jeune d’aujourd’hui par Macron (je laisse de côté la Rolex de Sarkozy) ! Pauvres « socialistes » ! Pauvre caste politique !

 Seuls échappent à cette critique les projets que je trouve à la « gauche de la gauche », côté PC ou côté Mélenchon. Avec une réserve de taille, que l’on comprendra si l’on a compris ce qui précède : la problématique de la propriété collective a apparemment disparu de ces deux projets respectifs, disons pour l’essentiel, comme si on n’y croyait plus, spécialement du côté de Mélenchon, même si l’on maintient l’importance des services publics. Mais disons que dans ce camp au moins, une ambition morale pour la politique  se fait sentir : «  L’humain d’abord » est bien  impératif à teneur morale, au sens noble et concret, tout à la fois, de cette expression.

 Et j’ajoute qu’on ne voit pas ici poindre l’idée que l’homme serait foncièrement mauvais, rétif à toute idée de coopération et préférant la concurrence interindividuelle, ce qui permet de justifier à peu de prix le fonctionnement du capitalisme comme conforme à la « nature humaine » ! Voir les écrits de J. Généreux ou de Lucien Sève, et si je puis me permettre, les miens dans ce domaine, qui récusent tout pessimisme fondamental à ce sujet. Cela ne signifie pas que les chemins de l’émancipation humaine soient faciles, que l’homme soit un ange, mais cela interdit de déclarer celle-ci a priori impossible, ce qui définirait rapidement la doxa idéologique socialiste

 Reste une autre explication à cette crise de la social-démocratie, à ce vide abyssal de sa pensée politique, et qui rejoint mon point de départ : l’abandon des grands concepts de la pensée marxienne, qui seuls fondent une intelligence critique de notre société et de ses injustices structurelles : propriété privée de l’économie, exploitation du travail, profit, classes sociales, aliénations multiples des individus, y compris dans leur rapport à l’histoire, et donc exigence d’émancipation, idéologie enfin.

 Ce sont tous ces concepts qu’il faut remettre au goût du jour et approfondir (c’est ce que j’ai fait en partie dans un prochain livre à paraître chez Kimé) et c’est leur absence qui rend les « socialistes » aveugles au malheur des hommes. Car comme le disait Camus (qui n’était pas marxiste, pourtant) : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde », surtout si cette « mauvaise nomination » revient à une ignorance ou à une occultation de ce qui se passe réellement… alors qu’on a à sa disposition des concepts pour voir et comprendre ce malheur social. Bien des auteurs, au demeurant,  renouvellent aujourd’hui notre vision de la société, présente et à venir, dans le sillage de Marx et à un niveau strictement politico-économique comme J. Bidet, T. Andréani (voir ses Dix essais sur le socialisme du XXIème siècle) ou encore F. Lordon. Qu’on les lise, tout simplement… et qu’on s’en inspire concrètement. Mais aussi : qu’on en parle !

 2. La situation actuelle. Je serai très bref ici, tenant seulement à indiquer les difficultés de l’émancipation socialiste (ou communiste) par les temps qui courent. Je laisse de côté la complexification des rapports sociaux de classe, du fait de la complexification du monde du travail (voir les Adieux au prolétariat, autrefois, de Gorz, surestimés cependant) : c’est pour moi une tarte à la crème qui entend nous détourner du combat socialiste, ou combat de classe (eh, oui !), en  occultant l’essentiel, à savoir que ce monde du travail est largement majoritaire et qu’il demeure exploité, même si c’est sous des formes et à des degrés divers. La nécessité (morale) de combattre  cette situation-là demeure donc, pleine et entière.

Par contre, il y a une nouveauté, en un sens qu’il faut préciser et que Marx avait très bien anticipée (décidément, ce Marx !) : c’est la mondialisation capitaliste d’aujourd’hui. Celle-ci constitue la difficulté politique majeure pour un projet socialiste (ou communiste) de notre temps : la suppression économique des frontières (pour l’instant en Europe) a pour conséquence inouïe de supprimer largement les souverainetés politiques nationales. Se mettent en place des entités supranationales qui échappent au contrôle politique des peuples (quand ils s’y opposent, on fait fi de leur vote : voir le Traité constitutionnel européen, refusé et dont l’admission après coup, par un artifice politicien, a été, selon Gauchet, « un déni absolu de démocratie ») sous diverses formes.

 Et ce qui se passe à l’échelle européenne est encore plus vrai à l’échelle mondiale : des instances non élues (FMI, OCDE, etc.), intimement liées à la finance internationale et mettant en œuvre ses intérêts particuliers, décident du sort du monde, en dehors des peules concernés par leurs politiques. Nous sommes entrés, comme je viens de le lire, dans une ère « post-démocratique » puisque ce sont les marchés financiers qui imposent leur loi  et l’Europe telle qu’elle est en constitue un facteur actif.

 D’où des propositions indispensables, dont la suggestion est faite par divers mouvements, organisés ou pas, dont j’admire et soutiens la lucidité politique progressiste, et dont j’aimerais que le mouvement communiste auquel j’appartiens, les entérine davantage : 

 1) L’idée que la nation, entendue comme un espace politique de souveraineté et donc de démocratie (et non comme une réalité ethnique intangible), doit être valorisée et défendue en tant que telle, y compris pour les spécificités qualitatives ou culturelles que certaines d’entre elles possèdent et qui méritent d’être défendues : je n’ai pas envie d’être envahi définitivement par le règne américain de Jésus et de Coca-Cola ! 

2 ) Plusieurs courants politiques défendent aujourd’hui à juste titre, dans la même optique, l’idée de dé mondialisation, ou encore de relocalisation de l’économie : c’est là une vue à la fois sage et indispensable… que défend par exemple P. Ariès et sa revue les Zindigné(e)s.

 A quoi bon échanger à travers le monde des biens dont la circulation a un prix énergétique invraisemblable et exacerbe la crise écologique, alors que ces produits, spécialement les marchandises agricoles, pourraient être à la fois produits et consommés sur place, favorisant ainsi le bien-être des peuples nationaux ou activant l’emploi par une production industrielle autonome ? Seul le capitalisme mondial, agricole ou industriel, tire un profit de cette situation ! Et c’est lui qui décide de tout cela !

 C’est donc à un nouveau protectionnisme raisonnable qu’il faut procéder (faute d’instances internationales ou d’alliances d’expériences socialistes pouvant peser en sens inverse) et contrairement aux propos irresponsables de Hollande récemment, lors de l’annonce de son retrait à la présidentielle : « Le protectionnisme, voilà le danger ». Les victimes de la mondialisation libérale apprécieront, mais il n’en a cure, faisant partie de cette caste supranationale qui fonctionne, précisément dans cet espace supranational et qui en tire profit, ici un profit politique ! Surtout si l’on ajoute que cette défense de la nation n’a strictement rien à voir ni avec le nationalisme ni avec un quelconque populisme.

D’abord parce que ce terme de populisme doit être banni du vocabulaire de la gauche : ce n’est qu’une manière de mépriser les aspirations légitimes, la plupart du temps, du peuple. Ensuite, parce que le souci de la nation n’a rien à voir, à gauche en tout cas, avec un quelconque nationalisme égoïste ou belliqueux : l’internationalisme (avec un tiret) est à l’opposé du supranationalisme véhiculé par la mondialisation capitaliste. Celle-ci, liée au développement mondial d’une bourgeoisie transnationale (laquelle était nationaliste au début du siècle dernier parce que ses intérêts étaient nationaux!), ne cesse d’écraser les nations dans un impérialisme économique qui les méprise politiquement et les défait culturellement.

 Le véritable internationalisme, lié au socialisme, les respecte lui, tout en les ouvrant les unes aux autres et en les ouvrant aussi à une évolution collective, choisie et non imposée par le Capital. Comme le disait magnifiquement Jaurès (que je cite souvent) : « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup en rapproche » !

 D’où, enfin, l’idée que nous avons besoin d’une véritable révolution culturelle qui substituerait à ces objectifs humains médiocres   caractéristiques du libéralisme et intériorisés par les « socialistes » (entendre : les sociaux-démocrates devenus sociaux-libéraux), d’autres, bien plus élevés dans la hiérarchie des normes de vie : le partage des richesses actuelles et non la croissance à tout prix ; une politique qui ne réduise pas d’une part à l’assouvissement d’ambitions personnelles et de l’autre à l’accompagnement gestionnaire de l’économie telle qu’elle va (ou ne va pas) ; enfin, une vision de l’homme et de la société, assise sur une culture scientifique et philosophique de haut niveau, animée par des valeurs universelles et permettant d’assigner à la politique une véritable ambition morale touchant à l’émancipation de l’homme dans tous les domaines. Est-ce rêver ? Je ne le pense pas, en toute lucidité intellectuelle

Yvon Quiniou.

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