Témoignage sur la manif de mardi 14 juin.

Syndiqué depuis 1969, je suis un habitué des manifestations à Paris et ailleurs. Le 14 je suis arrivé à la gare Montparnasse à 12h05 et j’ai décidé de me rendre à la Place d’Italie à pied. Sur tout le parcours, j’ai vu des CRS, des gendarmes mobiles, des policiers en civil, des policiers nationaux se mettre en  place. Ils déployaient des grilles dans quasiment toutes les rues adjacentes au parcours de la manifestation. J’ai rarement vu autant de policiers sur le parcours d’une manifestation sauf  lors de la marche des sidérurgistes  sur Paris le 23 mars 1977.

J’ai donc rejoint le lieu de la manifestation à la Place d’Italie. Après avoir salué quelques camarades, je suis retourné en tête de la manifestation. Quelques dizaines de mètres devant celle-ci un autre cortège se mettait en place composé de centaines de jeunes, et moins jeunes, pour la plupart cagoulés, casqués, tout en noir, sans aucun badge, ni drapeau, hormis 2 ou 3 de SUD et 2 ou 3 drapeaux rouges. Visiblement la préoccupation des participants à ce cortège n’était pas la loi travail. J’ai même vu 2 individus, qui quelques minutes avant étaient en grande discussion avec des gardes mobiles, se fondre dans ce cortège.

Très rapidement, avant même le départ du cortège, des projectiles divers, notamment des feux d’artifice, ont été envoyés en direction des quelques CRS présents sur les trottoirs. Il ne fallait pas être devin pour voir la tournure que les événements allaient prendre.

De mon point de vue il aurait été relativement facile à la police d’isoler ces casseurs du reste de la manifestation et de les empêcher  de nuire comme ils l’on fait. Il y a eu beaucoup de laxisme, à priori volontaire.

Concernant les dockers du Havre, mis en cause par Manuel Valls, tout au long du parcours ils ont défilé dans un ordre impeccable, encadrés par un service d’ordre très important qui protégeait les gardes mobiles et les CRS qui barraient les rues adjacentes. Les décrire comme des casseurs est proprement inacceptable.

Je ne suis pas journaliste, mais j’ai des yeux et tous ceux qui  voulaient regarder et voir ont pu regarder et voir ce que j’ai vu. Mais pour nombre d’entre eux, aveuglés par leur anti-cégétisme, ils ont préféré fermer les yeux et décrire la manifestation à leur sauce. Quant aux Pujadas et compagnie, qui commentent les faits sans être sorti de leur studio pour ne pas salir leurs costards, ils ne peuvent que recevoir notre dégoût.

 G. S. (16 juin 2016)                                                                                                                

 

 

 

L’indécence de Macron

Monsieur Macron, en visite dans un bureau de la Poste de Montreuil ce lundi 6 juin, a essuyé des œufs, que l’on espère point pourris, et a dû se réfugier dans le dit bureau de poste d’où il a dénoncé les « agitateurs professionnels » responsables de cette atteinte à son auguste personne. Et certes, il faut l’avouer, un œuf avait atterri sur sa chevelure : petit désordre et immense indécence. Ou, plus précisément, une immense double indécence.

Indécence de comportement

La première, la plus évidente, tient aux réactions de l’individu. Oh, assurément, on comprend que cela ne soit pas agréable. Mais, somme toute, cela est moins grave que de perdre un œil dans une manifestation, ce qui est arrivé à deux lycéens lors de confrontations avec la police dans le cadre du mouvement contre la loi El Khomri. C’est aussi moins grave que les blessures infligées par les grenades dites « de désencerclement » utilisées par la police, et dont certaines ont été délibérément lancées à hauteur de tête ou de visage alors que le règlement stipule qu’elles doivent être uniquement lancées dans les jambes. C’est enfin moins grave que les blessures infligées à des journalistes couvrant ces manifestations, dont l’un est toujours dans le coma. Indécence donc d’un Ministre qui ose se plaindre, et il faut voir en quels termes, alors que les manifestations font parties des « risques du métier » pour tout membre du gouvernement. Oublie-t-il que le gouvernement auquel il appartient a usé de l’article 49.3 pour faire passer, en première lecture cette loi qui rassemble aujourd’hui contre elle une majorité de français, ce qui est d’une autre violence, bien supérieure, que l’œuf qui a atterri sur son crâne ? Oublie-t-il qu’en tant que membre de ce même gouvernement, il est solidaire de son Premier-ministre dans la décision d’user de l’article 49.3 ? Visiblement Monsieur Macron ne connaît pas le droit constitutionnel ni la commune décence en cette affaire.

Indécence d’attitude

Mais il y a une autre indécence. La visite du sieur Macron venait alors que la Poste se préparait à sortir un timbre commémorant les 80 ans du Front Populaire. Or, le sieur Macron représente dans sa politique comme dans ses idées, l’exact opposé de ce qu’a pu représenter le front populaire. Non qu’on lui conteste le droit d’avoir ses idées, même si elles sont nocives et mauvaises. Mais la commune décence, oui cette « common decency » dont parlait George Orwell – et que plusieurs philosophes ont exhumée – aurait dû lui faire comprendre que sa venue ne pouvait manquer de provoquer des protestations. Et parmi les formes de protestation qui sont communes en France, il y a le jet d’œuf, les pommes cuites et les tomates pourries. C’est la première qui a donc été utilisée. Le ci-devant ministre peut s’estimer heureux que les manifestants n’aient pas utilisé des pavés ou des boulons, autres formes de protestation à l’honneur dans la classe ouvrière. Alors, que le sieur Macron n’ait pas apprécié ce geste, on peut le comprendre. Mais qui ne puisse comprendre que sa venue, avec tout ce qu’il représente en matière de politique d’abandon des services publics, en matière de régression sociale, soient insupportables pour de très nombreuses personnes de notre pays, cela on avoue ne pas pouvoir le comprendre. Voici donc le membre d’un gouvernement qui a brutalisé une large partie des travailleurs de notre pays, dont les idées sont aux antipodes du progrès social, qui vient parader dans une banlieue ouvrière et qui s’étonne des réactions que cela provoque. Voici bien une autre indécence, une indécence bien aussi grave que la première.

Du respect et des gens respectables

Si les membres du gouvernement veulent donc être respectés, il faut qu’ils soient respectables. Sur ce point aussi Emmanuel Macron est coupable. Ses déclarations sur le « costume » en sont l’une des multiples preuves. Nous ne reprochons pas au sieur Macron de faire de la politique. Son mouvement « En Marche », lancé avec la complaisance des grands médias et alimenté par de l’argent collecté à l’étranger, nous indiffère. Nous ne reprochons pas au sieur Macron ses manœuvres avec le maire de Lyon, Monsieur Gérard Collomb, pour se trouver une circonscription accueillante. Nous ne lui reprochons pas ses ambitions présidentielles, au demeurant bien risibles dans l’état actuel des choses. Ce que nous lui reprochons c’est de ne pas comprendre que quand on a ces ambitions, quand on a ces projets politiques, on se doit d’être respectable chose qu’à l’évidence il ne comprend pas. Le respect n’est entré dans son crâne de « fort-en-thème », pour ne pas dire son crâne d’œuf, que sous la forme de ce qui lui est dû et non pas de ce qu’il doit aux autres. Comme il ne comprend pas toute l’indécence qu’il y a à venir parader pour ce qui représente dans les faits un enterrement symbolique de ce qu’a pu représenter le Front Populaire dans ce qui fut justement un des bastions de la gauche historique, et à se plaindre de manifestation quand d’autres de nos concitoyens souffrent dans leur chair des conséquences des violences policières.

Ce comportement est bas, il est petit ; de la taille d’un micron.

Jacques Sapir.

 

 

La France bouge, l’Europe tremble…

Si il y a un pays associé à la « tradition des opprimés » dont Walter Benjamin a parlé, c’est la France. De la Révolution française à mai 68, en passant par la Commune de Paris ou à la Résistance Antifasciste, la France a été le théâtre de luttes politiques par excellence. Il n’est pas étonnant que lorsque Marx nomme les trois sources originales de sa pensée il parle de la philosophie allemande, de l’économie anglaise et de la « politique » française. La France est l’histoire d’inattendues irruptions plébéiennes et les travailleurs sans espoir, les conflits qui semblent en éruption, paraissent surgir de nulle part. Même si nous ne pouvions pas prévoir Nuit Debout ou la grève menée par la CGT, nous pouvons explorer les raisons de l’explosion et essayer de reprendre le débat stratégique à partir d’une clé Internationaliste de la situation française.

Varoufakis a déclaré récemment que la France était le seul pays d’Europe dans lequel les réformes néolibérales n’avaient pas été imposées. Nous devrions approfondir ce constat dans plusieurs directions. D’une part, il est vrai que le travail de contre-résistance des travailleurs a été beaucoup plus efficace en France que dans les autres pays européens. La première attaque majeure s’est jouée en 1995, avec des grèves gigantesques dans le secteur public contre la réforme de la sécurité sociale impulsée par le politicien de droite Alain Juppé. Au milieu de ces grèves on se souvient du sociologue Pierre Bourdieu qui avait repris le rôle de Jean-Paul Sartre, l’intellectuel engagé à la cause des travailleurs, mais aussi que ce fut la première (avec la grève générale espagnole de 88) où a été obtenue une victoire qui, bien qu’elle ne puisse inverser le tournant néolibéral que Thatcher avait imposé quand elle a vaincu les mineurs britanniques en 1984, a néanmoins ouvert le champ de la réflexion sur des alternatives. Le mouvement anti-mondialisation qui a émergé quelques années après doit beaucoup aux grèves de 1995 et a également été le point de départ pour le rejet de la Constitution européenne dix ans plus tard. La lutte contre le néolibéralisme n’est pas restée cantonnée au niveau syndical, mais aussi a eu lieu dans la politique. Cette victoire représentait un vrai paradoxe : ce fut la gauche qui l’a organisée avec des centaines de comités unitaires, mais, étant incapable de la traduire en un mouvement organisé avec une perspective politique, le mécontentement face à l’Europe des élites a fini par être rentabilisé par un mouvement dirigé par le front national.

Cependant, cet héritage, qui a continué à travailler la résistance comme 2010, n’a pas été en mesure de renverser l’hégémonie néolibérale qui, comme l’ont expliqué Laval et Dardot, ne sont pas simplement un ensemble de lois réglementaires, mais aussi une dynamique systémique et biopolitique qui s’est imposée comme une matrice de relations sociales. L’exclusion systématique et structurelle de millions de personnes noires ou des Arabes de la société « officielle » est une conséquence directe de cela, bien qu’un secteur de la classe ouvrière qualifiée et bien organisée ait été en mesure de maintenir leurs conditions de vie (principalement le secteur public, qui en France occupe de larges secteurs de l’économie qui dans d’autres pays sont privatisées), le néolibéralisme a avancé dans le marché et dans la société civile, en détruisant en mille morceaux les abris que la classe ouvrière avait construit pour se protéger du capital. Deux conséquences peuvent illustrer le contraste entre une résistance explosive de la société française et l’avancée sous-jacente du modèle néolibéral. D’une part, le fait que la CGT qui est l’incarnation de la grève est un syndicat très radicalisé, et son chef personnifie la principale opposition à Hollande. Un syndicaliste nommé Philippe Martinez qui paraît sorti d’un film de Robert Guédiguian. Mais en même temps, le syndicat CGT est très faible : il est passé de trois millions de membres à un peu plus de 600.000. D’autre part, celui qui a capitalisé le mécontentement devant la désindustrialisation et la destruction des communautés vivantes, dans laquelle se déroulait l’expérience collective de millions de travailleurs, a été le Front national. Un Front national, qui en dépit qu’il ait une certaine base dans le travail, a appelé la ligne dure contre les grèves, ce qui démontre son caractère réactionnaire, mais aussi les limites d’une politique de gauche qui a perdu sa connexion à la classe ouvrière. Bien qu’il n’y ait pas de relation univoque et mono-causale entre « position de classe » et « idéologie », le cas français démontre que les questions posées par les rapports de classe sont essentielles pour canaliser le mécontentement dans un sens ou un autre.

Donc, nous devons clarifier ce que nous lisons sur ce qui se passe en France. Il est étonnant de constater comment la gauche et la droite sont d’accord pour analyser ce qui se passe dans ce pays en l’accusant de « conservatisme ». La Droite et aussi le libéralisme social incarné par Manuel Valls insistent pour étiqueter le mouvement comme « opposé aux changements » comme un mouvement nostalgique contraire à la nécessaire modernisation de la société française qui, bien sûr, va libéraliser le travail et anéantir les réalisations historiques du 68 français. Ainsi, l’idée de progrès prend la forme d’un ajustement des comptes avec l’histoire à la suite des travaux de Fouret, il s’agit de récupérer l’histoire de France pour les élites. Valls et Macron apparaissent dans cette histoire écœurante comme une contre-culture yuppies essayant de détruire cette entreprise réactionnaire, et pleine de privilèges, qui est le monde du travail. La crise de la social-démocratie prend une forme particulièrement perverse en France avec un PS divisé entre ceux qui sont conscients que ces mesures les coupent de leur base sociale et ceux qui, comme le premier ministre sont convaincus que leur mission historique est de détruire les restes du Welfare. En outre, les déclarations du Secrétaire général du Parti communiste de France, Pierre Laurent, qui interpelle la jeunesse de la Nuit Debout : « Je vous invite à rejoindre le Parti communiste », révèle la même incompréhension conservatrice incapable de lire les luttes comme un moment de l’ouverture à quelque chose de nouveau.

Cependant, nous pouvons tenter une autre lecture, et voir ce qui se passe en France comme un « bond » sur la totalité de ce fil subversif qui traverse l’histoire française. Un bond de possibilités à explorer. Tout d’abord, parce qu’il met en évidence, à la différence des théories fétichistes que nous avons entendues au fil des ans, le fait que la classe ouvrière organisée conserve une certaine puissance stratégique capable de paralyser le pays, en attaquant la chaîne de création de valeur dans les transports et de l’énergie. La grève est non seulement une question sectorielle, mais remet en question qui gouverne le pays : ceux qui génèrent de la richesse de leur travail ou ceux qui vivent du travail des autres. Ce n’est pas un problème mineur que celui qui met en évidence les différents outils et formes de lutte qui répondent aux différentes réalités matérielles et rapports de force. Dans la combinaison des techniques et des moyens (grève, manifestation, assemblées dans une place) non seulement les besoins mais aussi les pouvoirs qui se sont exprimés. En outre, il est avéré possible une irruption en parallèle de deux secteurs différents, mais partageant des intérêts, comme la précarité résultat de l’appauvrissement de la classe moyenne qui s’est exprimée dans le mouvement Nuit Debout et les secteurs de la classe ouvrière traditionnelle mais aussi nous devrions mettre en évidence le manque de connexion avec les banlieues pleines de jeunes d’origine arabe ou africaine. Cette agitation sociale est exprimée sous la forme de lutte active, d’expérience réelle, c’est une étape nécessaire à l’émergence d’un substrat social susceptible d’empêcher le Front national d’être le seul opposant à l’établissement.

Tout ce qui se passe en France peut avoir des implications fondamentales pour l’Europe. Bien sûr, je ne prétends pas donner des leçons aux camarades français, mais je voudrais terminer par une réflexion qui a une certaine validité universelle et qui je pense est une leçon de l’expérience dans d’autres pays. Nous devons discuter de la façon d’ancrer le mécontentement, en lui donnant une expression politique qui va au-delà de la défense de ces luttes et revendications, construire un bloc social qui articule un nouveau projet de société. La gauche française, malheureusement fragmentée et fermée sur elle-même, est confrontée à une occasion historique de pouvoir reprendre le rôle central que Marx lui attribuait. Pour cela, comme nous l’avons vu dans d’autres pays, construire un bloc social et à la fois être encore capable de se doter d’un outil politico-électoral qui apparaîtrait comme nouveau, participatif et ouvert est essentiel. Pourquoi ne pas le faire dans la chaleur de la lutte ? Pourquoi ne pas discuter parallèlement comment gagner cette grève, comment stabiliser les structures les transformant en espaces d’organisation, de sorte que toute cette énergie formidable serait la base d’un outil pour défier le pouvoir ? Bien sûr, nous en avons besoin. Nous devons avancer en France pour faire avancer le reste de l’Europe. La meilleure tradition internationaliste a toujours été consciente que ce qui se passe dans un pays a un impact sur tout le monde. Pour changer les choses, nous avons besoin d’avoir des amis dans d’autres pays. Par conséquent, générer des liens avec la France et les luttes des travailleurs nous conduit à la solidarité la plus active signifie : le fait que non seulement ils ont besoin de nous, mais que nous avons nous aussi besoin d’eux. .

Miguel Urbán (Portugal) 

 

De quoi Philippe Martinez est-il le nom ?

Prétendre que la classe ouvrière organisée prend en otage le peuple français quand elle défend ses droits menacés, comme le répète la presse, restera sans doute dans les annales. Comme si ces travailleurs en lutte, hier chauffeurs-routiers, aujourd’hui salariés des raffineries, représentaient une minorité de nantis prêts à immoler l’intérêt général sur l’autel de leurs revendications catégorielles ; comme si une grève qui leur impose des sacrifices personnels était pour eux une partie de plaisir ; comme si leur combat n’était pas un combat pour tous, y compris pour ceux qui ont fait vœu de soumission à leurs maîtres et crachent sans vergogne sur leurs défenseurs.

Il faut croire que le capital soumet le prolétariat médiatique à des exigences de rentabilité aussi impératives que celles qu’il impose au prolétariat ouvrier. Car, à l’évidence, il lui ordonne de jeter le discrédit sur la mobilisation populaire ; il lui extorque cet invraisemblable tissu de mensonges comme une vulgaire plus-value ; il met les médias en concurrence, comme si chacun devait emporter la palme de la haine contre la CGT, ce syndicat honni parce qu’il est à la fois le plus ouvrier et le plus combatif. Cette résistance syndicale parfaitement légitime, le capital réclame à cor et à cri qu’on la couvre de calomnies. La presse quasi unanime s’y emploie.

Contrairement à la classe ouvrière, la cohorte de plumitifs dont le capital s’est attaché les services, il est vrai, ne risque pas de s’insurger contre un système dont elle a pour vocation de chanter les louanges. Comment cette presse française soumise aux sept milliardaires qui en détiennent la propriété et déterminent sa ligne éditoriale, de BFM/TV à « Libération », du « Monde » à « L’Express » et de TF1 au « Figaro », pourrait-elle se comporter autrement que sur le mode d’une servilité à toute épreuve ?

Cette sujétion des médias, en effet, pousse un journaliste à prendre parti pour les détenteurs de capitaux et leurs valets comme si ses propres intérêts de classe étaient en jeu ; elle le range aussitôt du côté de la caste privilégiée qui rémunère ses services. Ce journaliste a beau être un salarié, le voilà qui crache son venin sur la classe ouvrière, comme si, piteusement assigné à la fonction expresse de combattre ses propres défenseurs, ce mercenaire devait aussi se faire renégat.

Mais ce constat de la servilité médiatique n’est pas le seul. Le gouvernement socialiste trahit tous ses engagements électoraux, mais ce n’est pas suffisant. Il entreprend aussi à la demande expresse du capital une démolition que la droite n’avait pas osé entreprendre. Redoublant de zèle pour satisfaire leurs maîtres, les socialistes entendent mener aussi loin que possible la mise en cause des conquêtes sociales, chaque régression, même si elle n’aboutit pas, permettant de franchir un nouveau seuil symbolique. A force de porter le fer contre les droits des travailleurs, espère-t-on, on finira bien par les persuader que leurs droits ne sont pas légitimes et qu’ils auraient tout à gagner à y renoncer. Pour les salariés, le droit du travail est un système immunitaire. Le parti socialiste, lui, est son virus.

Pour ceux qui ont la mémoire courte, il faut rappeler que les principaux acquis des travailleurs français ont été conquis de haute lutte ; que sans les massives occupations d’usines de l’été 36, les travailleurs ne partiraient jamais en congés payés ; que sans les combats héroïques de la Résistance et de la Libération, la Sécurité sociale et les comités d’entreprise n’auraient jamais vu le jour ; que sans les puissantes grèves ouvrières de juin 68, la revalorisation des bas salaires exigée par la croissance des Trente Glorieuses serait restée un vœu pieux ; que sans l’alliance avec un parti communiste français à 15-20% les conquêtes initiales de 1981 seraient restées lettre morte.

Mais le parti socialiste, historiquement, n’a jamais accompli la moindre réforme en faveur des travailleurs de ce pays. Il a pris acte d’un rapport de forces en 1936 ; il n’a joué qu’un rôle secondaire à la Libération, où le général de Gaulle confia les postes-clé aux communistes ; en 68 le PS était aux abonnés absents ; quant aux avancées de 1981, il les a reniées, en même temps qu’une souveraineté nationale dont il est avec la droite française l’un des fossoyeurs. En revanche, il réprima dans le sang les grèves des mineurs en 1947, faisant appel à l’armée contre cette avant-garde des luttes ouvrières depuis le XIXème siècle. C’est ainsi que les socialistes rendirent hommage aux héros de Germinal : en les faisant fusiller.

L’expérience historique nous l’a appris : le rôle des socialistes français, c’est d’accréditer la fiction d’une opposition entre la droite et la gauche qui n’existe que dans les représentations collectives, et non dans la réalité des rapports sociaux. C’est d’organiser au nom de cette opposition artificielle une alternance politique dont le principal résultat est d’empêcher une véritable alternative à la tyrannie de la finance mondialisée. C’est de substituer à la véritable question, celle de la répartition effective du produit de l’activité sociale et de l’exercice de la souveraineté populaire qui en est la condition, toute une série de contre-feux et de querelles grotesques, de la théorie du genre à l’antisémitisme, et du voile islamique à la réforme de l’orthographe.

Quoiqu’il advienne de la crise sociale actuelle, on peut dire qu’elle a déjà manifesté une vertu pédagogique des plus précieuses. Car elle révèle, s’il en était besoin, que l’agitation qui se donne en spectacle à la surface du marécage politicien est l’expression voilée d’une réalité plus profonde ; que le véritable clivage social ne passe pas entre la droite et la gauche, mais entre ceux qui vivent de leur travail et ceux qui se contentent d’en toucher les dividendes. Dans cette division fondamentale de la société, la dignité du peuple français est d’un seul côté. A la Libération, le général de Gaulle nomma des communistes aux postes-clé. Parmi eux, Ambroise Croizat, modeste ouvrier français, créa la Sécurité sociale. En 2016, la dignité du peuple français a un nom : c’est Philippe Martinez.

Bruno Guigue, Prof de philo, président d'honneur du Comite Saintonge Palestine, et ex sous-préfet de Saintes.

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