Échéances électorales, reconfiguration parlementaire, baisse des mobilisations
L'élan des mouvements sociaux contre le programme d'austérité sévère et de dégradation d'acquis fondamentaux, appliqué par le gouvernement du Parti Populaire depuis 2011 (15M, « marées » dans des secteurs comme l'éducation nationale et la santé publique, marches massives dites « de la dignité »…), s'est nettement affaibli à partir de la mi-2015. L'entrée dans un cycle prolongé de rendez-vous électoraux à répétition (élections locales de mai 2015, régionales et notamment catalanes de septembre 2015 ? signalées par les clivages à propos de l'autodétermination et la poussée de l'indépendantisme ?, législatives de décembre 2015 et de juin 2016…) a marqué un frein des mobilisations….Aussi, malgré l'implantation territoriale plus conséquente apportée par Izquierda Unida à la mouvance Unidos Podemos, celle-ci affiche toujours un ancrage à forte dominante urbaine, représentatif des fractions des couches moyennes dont sont issus ses dirigeants les plus connus, pour la plupart assez jeunes et universitaires.
Prépondérance et faiblesse du syndicalisme de « dialogue social »
La présence mitigée de la classe ouvrière dans la vie politique n'est pas étrangère à la situation syndicale, en même temps qu'elle en est à l'origine. La pratique des directions des principales organisations est, depuis longtemps, nettement caractérisée par un syndicalisme de gestion, purement défensif et de pacte social ou « partenariat ». Étrangère à toute position de lutte de classe, elle assume comme une fatalité indépassable les limites et les conditions imposées par le capital et par les institutions que celui-ci domine, se contentant de ménager et de faire partager les dégâts aux salariés, alors que ceux-ci souffrent au quotidien l'offensive la plus brutale qu'ils aient jamais connue contre leurs droits, la plus grave détérioration de leurs conditions de travail et d'existence. Très regrettablement, la Confédération des Commissions Ouvrières (CCOO) participe de ce tableau : ce sont, on s'en souviendra, les sigles du mouvement qui, sous l'impulsion décisive du PCE, remplit les meilleures pages des combats ouvriers dans les longues années de clandestinité imposée par la dictature franquiste. …
La situation du PCE et les communistes
L’extrême faiblesse actuelle d’un parti, le PCE, qui avait rempli une très grande partie des toutes premières lignes de la lutte antifasciste en Espagne ne vient pas d’hier. Bien avant la chute du socialisme et la disparition de l’URSS, la tendance « eurocommuniste » dirigée par Santiago Carrillo a imposé l’abandon des principes fondamentaux d’un parti communiste, au profit d’un projet et d’une pratique opportunistes et sectaires, de moins en moins différenciés de ceux de la social-démocratie contemporaine. Le résultat en fut l’affaiblissement idéologique, organisationnel et politique du Parti, et partant, la dispersion et la neutralisation de la force communiste, aggravée quasiment sans cesse depuis le début des années 1980.
Dans ce contexte de division, il n'est pas hasardeux de soutenir qu'un nombre très considérable de communistes espagnols, souvent avec des longues trajectoires militantes dans le PCE derrière eux, ne militent plus dans aucune organisation, sans pour cela avoir cessé de se reconnaître communistes. Certes, cette réaffirmation s'exprime aussi à l'intérieur du PCE, que ce soit parmi des militants vétérans ou, et c'est sans doute une donnée importante, parmi des jeunes qui n'ont pas vécu l'expérience de l'organisation et la lutte clandestines contre la dictature.
A cet égard, des signes peuvent être décelés de « choses » qui apparemment sont en train de bouger en ces années récentes, à l'extérieur mais aussi à l'intérieur du PCE. Le dernier congrès de ce parti, le 20ème, en apporte qui méritent d'être soulignés. Organisé en deux « phases », la première a culminé avec la réunion des délégués à Madrid en une seule journée (le 9 avril 2016). La seconde avait été annoncée pour l'automne suivant, mais fut reportée sine die sans trop d'explications. Les dernières annonces visent la fin de cette année 2017. De la première étape, le fait remarquable est l'adoption par le Congrès, sur propositions de groupements de délégués, de profonds amendements aux thèses proposées par la direction sur des sujets dont on ne saurait négliger l'importance : à commencer par la nouvelle rédaction majoritairement votée de la thèse sur l'euro et l'UE, prônant sans ambiguïté la sortie de l'Espagne du premier parce qu'instrument des intérêts du grand capital au détriment de ceux des travailleurs et des couches populaires, et de la seconde parce qu'irréformable, au lieu de se contenter des enchantements habituels des projets pour un virage social. On comprend la discrétion à peu près générale faite par les milieux médiatiques et politiques à cette décision du Congrès, une discrétion qui semble aussi de règle dans les interventions publiques de certains dirigeants du Parti. On peut par ailleurs supposer l'embarras d'une partie de cette direction (toujours en place) d'avoir à gérer une telle décision, sans pour autant questionner sa position favorable à un PGE qui est loin de partager les mêmes vues ! Même remarque, dans ces conditions, à propos des manifestations de dirigeants qui disent pencher pour un « retour » du léninisme au Parti…
Il y eu au Congrès d'autres amendements substantiels qui ont été présentés et parfois adoptés par les délégués, ainsi que des interventions fortes dans les débats : constatant le manque d'orientations conséquentes et la faiblesse de l'action du Parti sur le front syndical, notamment au sein des CCOO, et le caractère incontournable de ce combat ; ou l'évaporation dans Izquierda Unida d'un PCE devenu inaudible et la nécessaire récupération de l'indépendance politique du Parti, qui n'équivaut absolument pas à renoncement à une véritable politique d'alliances.
Sans doute, vue la situation qui a été succinctement décrite, les promesses ne peuvent-elles être prises pour des réalités de manière volontariste. Le Congrès du PCE pourrait être une occasion d'ouverture vers l'unité et la récupération d'un parti des communistes espagnols. Ou d'une Nième frustration. Une tendance à reléguer le combat partisan (et à évacuer l'analyse des facteurs qui ont conduit le PCE à sa situation actuelle) devant l'urgence d'œuvrer à l'« unité populaire » se manifeste dans le discours et la pratique de dirigeants du PCE. Comme s'il n'y avait pas de complémentarité nécessaire pour les communistes entre l'un et l'autre ! A moins que cette « unité populaire » ne soit en fait qu'un substitutif à peu près inoffensif pour les intérêts dominants, une voie qui creuserait la liquidation de ce que fut le PCE.
De toute évidence, d'ici à la clôture de la seconde « phase » du Congrès du PCE, contradictions, confusion, routine et calculs opportunistes ne manqueront pas au rendez-vous. Apparemment les énergies salutaires renouvelées non plus. L'enjeu ne semble pas négligeable.
Aron Cohen.