La désunion a coûté très cher, en provoquant l'évaporation aux législatives de 60% des voix qui s'étaient regroupées sur Mélenchon à la présidentielle. Sur l'absence d'accord législatif entre PCF et FI, les torts sont partagés.
Le PCF a fait des demandes trop exigeantes, ce qui semble montrer qu'il ne désirait pas un accord, principalement parce qu'il voudrait faire face à ses difficultés financières grâce aux votes comptabilisés aux législatives.
Il a également suscité la méfiance de ses partenaires par la mollesse (pour le dire gentiment) de sa campagne présidentielle. Un courant important, inspiré par la cellule éco et des notables locaux a même tenté à plusieurs reprises de la saboter : diffusion de messages hostiles (pour continuer à être gentil) sur les réseaux sociaux, campagne pour un candidat communiste fantôme, tentatives de résurrection de l'Union de la Gauche, tentatives de ralliements à Montebourg, puis à Hamon, pression pour l'abandon de la candidature Mélenchon après le vote des primaires socialistes puis demande d'une alliance avec Hamon au prix des points essentiels du programme, rétention des signatures pour semer le doute à quelques semaines du vote, vote Hamon, "vote révolutionnaire" pour Poutou ou pour Macron.
La FI de son côté n'a pas l'air de comprendre que le PCF est toujours une force politique militante, qu'il comporte des débats intérieurs et une opinion interne et qu'on ne peut pas s'allier avec une telle force sans lui faire la moindre concession, qu'il s'agit d'un parti historique et que ses militants veulent le conserver, pour beaucoup d'entre eux c'est même leur seul but. Il y a même quelques zones en France où le PCF conserve un ancrage populaire, et où un candidat PCF fera mieux, notamment contre le FN, qu'un nouveaux venu de la FI. S'effacer devant le PCF dans trente circonscriptions, ce n'était pas la mer à boire, surtout quand on visait la victoire nationale. S'il a manqué quelques centaines de milliers de voix pour atteindre le second tour, c'est aussi à cause d'une certaine arrogance.
Sur le fond, la ligne actuelle du PCF est beaucoup plus droitière que celle de la FI, mais celle-ci est essentiellement le reflet de l'opinion actuelle de son dirigeant principal et de quelques conseillers. Le volet institutionnel du programme de la FI, mis en avant en premier dans un discours basiste et ultra-démocratique, est le moins crédible. Si Mélenchon change d'avis sur quelque chose, la FI suivra au quart de tour. Le PCF, sans être un modèle idéal du genre, est en fait plus démocratique que la FI ; mais il faut l'avouer, beaucoup moins efficace.
Pour résumer, la FI offrait aux présidentielles deux avantages majeurs sur le PCF (ce qui explique notre choix de la soutenir sans réserves) : Mélenchon pouvait gagner, et donc abolir un certain nombre de lois du quinquennat Hollande, ce qui n'était pas à la portée du PCF, qu'il soit isolé ou dans une union de la gauche discréditée. Sur le plan programmatique il avait la volonté, crédible, de sortir de l'OTAN, et celle qui l'était moins mais tout de même fortement affirmée, de tenir tête à l'UE, ce qui ne peut aboutir qu'à la quitter si on le fait vraiment. Le PCF a, lui, baissé pavillon sur ces deux questions cardinales, et cela depuis belle lurette.
Le reste du programme de la FI soit ne fait pas partie de mes choix (sortie du nucléaire, constitution parlementariste, végétarisme, etc…), soit n'est pas assez courageux pour aller chercher les voix des classes populaires là où elles sont (immigration et sécurité).
Le ralentissement de l'immigration est compris par les classes populaires comme essentiel pour l'intégration des immigrés déjà présents et pour la lutte contre le chômage, et elles ont sans doute raison. Si on veut retrouver leur confiance il faut sortir du consensus libéral sur cette question, partagé avec le MEDEF, qui prône la totale liberté de mouvements de main d'œuvre dans le monde. Mélenchon, malgré quelques allusions, a renoncé à transgresser ce tabou.
Mais ces faiblesses existent aussi dans le programme du PCF ; elles indiquent simplement que les militants de gauche sont massivement recrutés aujourd'hui dans la petite bourgeoisie dont la vie quotidienne est peu impactée par l'insécurité ou qui idéalise l'immigration (qu'il ne s'agit pas non plus de diaboliser, mais d'analyser sobrement).
Il est exact que la FI a réussi à regagner du vote ouvrier, complètement perdu par le PCF à l'exception de quelques circonscriptions (Vénissieux, Martigues, Douai, le Havre, etc…), mais c'est sur une base ethnique : environ 25% des ouvriers sont issus d'une immigration récente (deux ou trois générations) et environ 25% aussi des ouvriers votent Mélenchon. Mais des départements ouvriers comme l'Aisne ou les Ardennes votent massivement Le Pen. Surmonter cette barrière qui divise le prolétariat en deux groupes hostiles d'effectifs inégaux, créée et instrumentalisée par la bourgeoisie, est la priorité stratégique de tout mouvement authentiquement révolutionnaire.
Au vu des résultats du 23 avril, sans "barrage à" d'un côté ou de l'autre au second tour, il [aurait pu] y avoir 150 députés de la France Insoumise; et aussi 150 députés FN, ce qui en annulerait arithmétiquement l'effet. Et on ne peut pas d'un côté espérer sans le dire que l'électorat frontiste se reporte sur ses candidats par pur "dégagisme" et mobiliser à son profit un front républicain dans des duels nombreux avec le FN qui ne s'annoncent pas très bien [ils n'ont pas eu lieu à la suite du sabordage de la campagne législative du FN]. Il faudra à l'avenir faire revenir dans leur propre camp les ouvriers qui votent FN ou qui ne votent pas, dès le premier tour. Encore faudra-t-il que ce camp soit bien le leur, celui du prolétariat tout entier, et non d'une minorité, considérée à tort ou à raison comme plus exploitée que le reste de la classe.
Si le FN est un épouvantail et un leurre, qui ne représente aucun danger pour le train-train de la démocratie libérale, il n'en reste pas moins qu'affaiblir son influence sur la classe ouvrière est la priorité stratégique du moment, pour ceux qui veulent représenter légitimement cette classe. Et pour ça il faut arrêter de discourir comme les patrons (ou comme les enfants des patrons quand ils sont encore trotskystes).
Cela dit, Mélenchon n'a pas obtenu son résultat exceptionnel en Seine-Saint-Denis (34%, à comparer justement aux 34% de Marine le Pen dans le Pas de Calais), comme voulait le faire Hamon, en flattant les tendances communautaristes, il a au contraire rallié ces votes autour d'un discours démocratique franco-patriotique qui est plus à même, à l'avenir, de surmonter la barrière ethnique et de réunifier le prolétariat en France qui le discours différentialiste en vogue dans la "gauche de gauche".
Fondamentalement, c'est pour le moment un vote patriotique et républicain interclassiste qui regroupe tout le monde sauf les riches, et qui comme tel provoque la fureur dans les milieux trotskystes. Significativement, Mélenchon, qui avait fait l'erreur, à mon humble avis, de terminer sa campagne dans l'Est parisien, a fait le même résultat, 19%, dans le département le plus "ouitiste" en 2005 (Paris) et dans le plus "noniste" (Pas de Calais). Et on se souvient que ce vote avait été un marqueur de classe très net.
La FI a fait la moitié du chemin dans la reconquête du vote de la classe ouvrière, perdu par le PCF à partir de 1981. Pourra-t-elle aller plus loin? Cela dépend essentiellement de la nouvelle génération de militants qu'elle a su ramener à la politique, et de la bataille des idées qui s'y développe.
Enfin, la campagne de Mélenchon est un succès sur un autre plan, en ce qu'il a pour la première fois proposé un discours écologiste qui quoiqu'on en pense sur le fond touche les attentes populaires, notamment par les voies de la question animale, du retour à la production alimentaire locale, et par son association aux thèmes de la planification, du protectionnisme, et de l'emploi.
Giles Questiaux