COMPRENDRE OCTOBRE, 100 ans après la révolution de 1917

Conséquence directe de la barbarie de la première guerre mondiale, la révolution d’Octobre est une réponse pour en finir avec le conflit et ne plus revivre une crise aussi dévastatrice.
Surtout, Octobre va rendre crédible le fait révolutionnaire pour changer le monde.

Son onde de choc va aussi influencer pour les décennies à suivre, la géopolitique mondiale, les forces politiques progressistes ou réactionnaires d’ailleurs.

Il s’agira donc de comprendre sans concession les événements de l’année 1917 jusqu’à la bureaucratisation du pays au milieu des années 1920.

Ce livre est donc un petit manuel, une boîte à outils avec des points théoriques et historiques, des fenêtres thématiques et des pistes de réflexion pour y voir plus clair à la lumière des questions de notre temps. Pour la révolution citoyenne.

Les premiers acquis d’Octobre

On peut critiquer le bolchevisme, ses méthodes, ou condamner tel ou tel acte. C’est une affaire de point de vue, d’opinion ou de sentiment. Sur deux points objectifs, il parait impossible de ne pas unanimement saluer les efforts du jeune gouvernement soviétique : c’est sur les droits des femmes et sur l’instruction publique.

Les droits des femmes

« Les femmes russes sont passées brusquement de l’esclavage à l’égalité absolue en matière sociale légale, civique et de traitement », ainsi Berty Albrecht, célèbre féministe franco-britannique constatait avec admiration l’une des avancées les plus universelles de la révolution russe.

Même s’il faut certainement relativiser la notion d’égalité absolue dans la réalité, du fait même de la persistance culturelle du patriarcat et des rapports de production anciens, il est clair que les femmes obtiennent immédiatement le droit de vote, le droit à l’instruction (87% sont analphabètes en 1917),

l’égalité salariale à travail égal, puis le droit à l’avortement en 1920 (que Staline fera supprimer en 1936 et qui sera rétabli en 1955). ( En France, en 1920, avortement interdit et passible des assises, loi Weil 1975.NDLR ).

Le mariage civil est le seul reconnu, réduisant ainsi les pressions religieuses sur les femmes. Le divorce est facilité. Une allocation « maternité » est mise en place avec un congé de huit semaines avant et huit semaines après l’accouchement. La différence entre enfants, « légitimes » ou non, est supprimée en 1921.

Si les femmes ont ouvert la voie de la Révolution avec la première manifestation de masse le 8 mars 1917 (23 février), on doit beaucoup de ces avancées au volontarisme d’ Alexandra Kollontaï, dont nous déjà relevé qu’elle a été la première femme du monde moderne membre d’un gouvernement. « Commissaire du peuple aux affaires sociales » elle fait aussi adopter d’importantes mesures pour lutter contre la prostitution, l’aide aux mères isolées et aux milliers d’enfants abandonnés.

Le développement de l’instruction, de la culture et des sciences

La révolution russe qui ressemble par tant de côtés à notre révolution française, a repris la célèbre devise de Danton : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple ».

En effet, en trois ans entre 1918 et 1920, la révolution d’Octobre a doublé le nombre d’écoles primaires par rapport aux nombres d’écoles existant après trente ans de tsarisme (38 387 écoles pour parvenir à 79 115 dans cette période).

Ce développement phénoménal dans l’enseignement primaire a été accompli en parallèle dans le secondaire, en combinant les enseignements généraux et polytechniques, mais aussi dans le supérieur. En 1916, le budget de l’instruction publique se montait à 195 millions de roubles. Il sera porté à 940 millions à partir de la révolution de Février. Les bolcheviks l’augmenteront à près de trois milliards de roubles en 1918 puis à dix milliards en 1919. À cela il faut ajouter une entreprise gigantesque de « liquidation de l’ignorance ».

Des milliers de centres ont été ouverts à partir du triple principe « obligation, gratuité, laïcité » Par décret, « tous les habitants de 8 à 50 ans, qui ne savent ni lire ni écrire, sont tenus d’apprendre à lire et à écrire, soit en russe, soit dans leur langue maternelle ».

Pour ce faire, le commissariat à l’instruction publique est dirigé par Lounatcharsky. Il est notamment épaulé par Kroupskaia et Lilina, femmes de Lénine et de Zinoviev ; elles sont les pilotes de cette magnifique entreprise publique pour sortir la Russie du néant.

Des milliers de centres « pour la liquidation de l’ignorance » ont été ouverts. À la fin 1920, Lounatcharsky a estimé que plus de trois millions d’illettrés ont pu apprendre les premiers éléments de leur langue.

Pour les nationalités opprimées par le tsarisme, la République des soviets a constitué des commissions de traducteurs pour créer des alphabets nationaux pour les nationalités qui étaient privées d’écriture. En 1917, seulement deux écoles formaient les institutrices et instituteurs non russes.

En 1920, elles étaient déjà trente-sept et en 1922, plus de 4 000 établissements scolaires de tous ordres pour les différents peuples non russes sont constitués dans la jeune URSS.

Au chantier de l’instruction s’ajoute le développement et la promotion des arts, des sciences et de la culture.

Les oeuvres de Tolstoï, Tourgueniev, Gogol, Pouchkine sont rééditées sans censure. Il en va de même pour Walter Scott, Mérimée, Zola, Romain Rolland, Anatole France et les grands écrivains marxistes.

Ces auteurs sont massivement édités et imprimés (entre 25 000 et 100 000 exemplaires chacun). Le comité de culture prolétarienne – Proletkult – permet à des centaines de milliers d’ouvriers, d’employés, de techniciens, de s’adonner au théâtre, au chant choral, à la musique d’orchestre, aux arts plastiques, à la littérature, aux conférences philosophiques. En accord avec les syndicats qui fixent les temps de travail et de loisirs, les travailleurs peuvent, après avoir réalisé leur tâche, se consacrer gratuitement aux arts.

Les musées, quant à eux, ont été considérablement développés par volonté politique et nécessité matérielle. Par volonté, car l’objectif était de partager l’accès aux oeuvres avec le plus grand nombre et par nécessité aussi parce que les hôtels bourgeois et les palais de la noblesse regorgeaient d’oeuvres qui avaient été confisquées et qu’il fallait socialiser.

Les arts connaîtront un essor sans précédent dans les domaines de la création. La jeune Russie soviétique sera un phare de la nouvelle avant-garde avec notamment Chagall, Kandinsky, Malevitch, Rozanova, Tatline, Udaltsova pour les arts plastiques, Vertov et Eisenstein pour le cinéma, Roslavets et Thérémine, qui a été l’inventeur du premier instrument électronique de l’histoire de la musique, Akhmatova et Maïakovski pour la poésie.

Les sciences se développent considérablement avec de nombreux instituts nouveaux en physiquechimie, sur les métaux précieux, les matériaux de construction, le radium, l’analyse spectrale et la structure des atomes comme en témoigne le rapport de la mission française de Victor Henri en 1920 pour l’ Académie des sciences. Rapport malheureusement enterré en France pour des raisons politiciennes comme le souligne André Morizet (délégué du PCF en Russie) dans son livre de 1922 après son retour.

La valorisation des travaux de recherche et les sciences en général ont, bien sûr, l’intérêt, pour le pouvoir, de pouvoir articuler instruction générale et acquisitions polytechniques et scientifiques. Avec en toile de fond l’idée que l’émancipation passe par l’éducation et la démarche matérialiste et scientifique.

L’ouverture scientifique et intellectuelle se traduit aussi par l’intérêt pour de nouvelles approches comme la psychanalyse, vigoureusement défendue par Trotsky qui y voit un élargissement du champ de réflexion et de la compréhension.

Jean-Christophe SELLIN, « COMPRENDRE OCTOBRE, 100 ans après la révolution de 1917 » .

 

Cent ans de la Révolution d'0ctobre. La répression des intellectuels contre-révolutionnaires est-elle justifiée?

La dictature du prolétariat, notamment sous la forme qu'elle a revêtu en URSS, était-elle une "dictature tout court"? La répression qu'elle inflige aux intellectuels exprimant des tendances bourgeoises était-elle justifiée?

Ces questions méritent un vrai débat. Pour faire entendre mon point de vue, je dirais que :

1) Dans l'image que l'on se fait de la dictature révolutionnaire, il ne faut accorder aucun crédit à la critique émanant des adversaires du socialisme, et ce qui ne simplifie pas les choses, c'est qu'il y en a effectivement qui sont déguisés en partisans du socialisme. Démasquer ces derniers est une tâche ingrate et nécessaire. Quant aux faits de l'histoire des révolutions tels qu'ils sont rapportés par l'histoire et les sciences humaines bourgeoises, ils sont présentés voire créés dans un storytelling séculaire, de manière à diffuser la peur chez les professionnels de la pensée, l'éclectisme invertébré chez les étudiants, le conservatisme prudent et la pusillanimité historique chez tous, ou parfois un romantisme révolutionnaire complètement désarmé.

2) Il n'existe pas dans la vie réelle de garanties absolues permettant d'éviter par avance les excès et les abus du pouvoir politique, et la superstructure juridique qui prétend les fournir, quelques soient les bonnes intentions des juges et des avocats de gauche, travaille structurellement à la protection de la propriété privée et à la conservation de l'ordre capitaliste. Les droits de l'homme ne sont que les droits du bourgeois, et ils n'ont jamais protégé personne en dehors de cette classe.

3) La dictature du prolétariat est un régime de transition où le parti du prolétariat exerce tous les pouvoirs. Il faut souligner le mot "transition" qui signifie qu'il s'agit d'un état d'exception provisoire, mais sans norme légale, comparable à la guerre .

4) S'il n'apparait pas à nouveau une génération révolutionnaire comme celle de 17, capable de perpétrer ces grandes "voies de fait" que sont les révolutions, le capitalisme règnera éternellement (c'est à dire pas très longtemps, jusqu'à ce qu'il ait détruit l'humanité).

5) Souvent le recul moralisant par rapport à l'histoire communiste s'explique par d'une part, le manque de détermination morale, d'autre part le refus inconscient des fins de la révolution prolétarienne, qui doit effectivement mettre fin à l'individu bourgeois, et à sa psychologie, qu'elle soit de nuance romantique, mégalomane ou conformiste.

6) Les intellectuels dans une société à un moment donné reflètent un passé et un état des contradictions dans cette société, où leur liberté créatrice et leur conscience est étroitement conditionnée. Ils n'aiment pas qu'on le leur rappelle, personne n'aime avoir à en rabattre sur son prestige et ses illusions. Et la situation qui les a créés est rapidement dépassée en période révolutionnaire, ce qui entraine leur glissement à droite rapide (on en voit un exemple en ce moment au Venezuela) ;Ce qui rend parfois difficile le débat est la surreprésentation de l'intelligentsia, en tant que groupe social, chez les militants de gauche qui prétendent avoir un mot à dire sur la révolution.

7) Ce n'est pas le stalinisme, quoiqu'on entende exactement par ce terme, qui fut le fossoyeur du socialisme, c'est le retour en force de la culture bourgeoise en URSS comme partout. Ce retour est une conséquence du retard de la révolution culturelle sur la révolution économique, sachant que cette révolution culturelle n'a que très peu de rapport avec la creuse culture d'avant-garde diffusée partout qui s'est développée au XXème siècle dans la bohème internationale, de Paris à New York et de Berlin à la Californie, et qui est devenue l'académisme du "nouvel âge du capitalisme". Le soi-disant stalinisme, n'est rien d'autre que la contre-violence exercée par des révolutionnaires déterminés engagés en terre inconnue, sur une voie où personne ne les avait précédés.

8) Dans la société bourgeoise, les intellectuels se voient attribuer le rôle de spécialistes de la conscience et de la liberté, au détriment des hommes sans qualité, et revendiquent plus ou moins consciemment à ce titre un statut dérogatoire sur tous les plans, qui leur permettrait d'échapper à toute responsabilité, et à tout jugement, moral, esthétique, historique ... Mais ce groupe social n'est que le côté jardin du maintien de l'ordre social, dont la police et les tribunaux sont le côté cour.

9) Les grands intellectuels actuels n'expriment que le programme du capitalisme, dont ils sont souvent les salariés à ce titre, et ses contradictions qu'ils ne parviennent pas à dissimuler, et cela bien moins librement qu'au XXème siècle.

L'analyse des difficultés rencontrées par les révolutionnaires au pouvoir peut aboutir à deux conclusions opposées : celle qui prévaut dans les médias et dans l'Université mainstream, pour lesquels la révolution n'est, au vu de l'expérience, vraiment pas souhaitable. Et celle du prolétariat pour qui la prochaine révolution devra aller beaucoup plus fort et beaucoup plus loin. Il lui va falloir reprendre le pouvoir dans la culture (le smart power utilisé par la bourgeoisie qui use simultanément de raison, de séduction, de ruse et de contrainte) en posant l'évidence que la révolution qui conduit à la prise du pouvoir du prolétariat est un droit absolu, qu'elle est même le fondement de tous les droits futurs.

La dictature du prolétariat était-elle (est-elle) une "dictature tout court"? Évidemment oui !

La répression qu'elle inflige aux intellectuels exprimant des tendances bourgeoises est-elle légitime? Fondamentalement, oui ! Est-elle toujours souhaitable? Non, dans la mesure où la critique de bonne foi renforce ce qu'elle critique. Mais il n'existe plus guère de critique de bonne foi provenant de la bourgeoisie.

Gilles Questiaux.                    

PS : De même qu'il y a nombre de faux révolutionnaires qui se prennent pour des vrais dans l'Université et même dans les médias, il y a aussi de grands intellectuels "faux conservateurs", dont le plus illustre aura été Balzac, source d'inspiration inépuisable pour Marx. On peut y adjoindre Kafka, l'explorateur des contradictions du capitalisme du XXème siècle, qui fascinait Georges Lukacs. Et, contre ses intentions conscientes, Dostoïevsky qui a donné dans un cadre inversé la parole au grand révolutionnaire Tchernichevsky, qui hante littéralement ses romans, à commencer par Crime et Châtiment.

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