Victoire en Guyane

Le plus large mouvement social de l’histoire de la Guyane vient de s’achever, à la veille du premier tour de l’élection présidentielle. Après un mois de blocages, les membres du collectif Pou Lagwiyann Dékolé, les élus du département et l’Etat viennent de s’accorder sur un plan d’investissement historique de 2,1 milliards d’euros qui s’ajoute au plan d’urgence d’1 milliard d’euros déjà obtenu il y a deux semaines. Pour autant, le collectif ne baisse pas la garde et se prépare à une longue bataille dans les années à venir. La tâche est de taille : il s’agit de rattraper le retard colossal accumulé depuis des décennies en matière d’accès à la santé, à l’éducation, à l’emploi, à l’énergie et à la terre….

En Guyane, territoire d’Amazonie plus vaste que la Suisse et la Belgique réunies, la plupart des voyants sont au rouge : hôpitaux vétustes, enfants déscolarisés, jeunesse minée par le chômage – 44% des jeunes sont sans emploi ! –, insécurité record, réseau électrique et routier embryonnaire… « Nou gon ké sa ! » (On en a marre), scandait la population lors de la manifestation historique du 28 mars, la plus grande jamais organisée sur le territoire, selon la Préfecture. Les membres du collectif Pou Lagwiyann Dékolé en sont persuadés : leur salut ne viendra pas des urnes. Echaudé par les promesses gouvernementales non tenues, ce regroupement hétéroclite d’associations, de syndicats, de citoyens, d’artisans et d’entrepreneurs, a décidé d’accélérer le mouvement. Ils veulent dessiner eux-mêmes les contours du projet économique et social guyanais pour les prochaines années.

La Guyane enfin mise en orbite ?

Le nom du collectif (Pour que la Guyane décolle) fait référence aux paroles de François Mitterrand qui déclarait en 1985 : « On ne lance pas de fusée sur fond de bidonville. » Trente-deux ans plus tard, il existe toujours des logements insalubres à proximité de la fusée Ariane. Ce n’est donc pas un hasard si le Centre spatial guyanais a été le premier visé par les barrages des grévistes. Tant que la Guyane restera à quai et qu’aucun accord n’aura été signé avec le gouvernement, « pas question qu’une fusée décolle ! » avait maintenu le collectif tout au long du conflit. En temps normal, le centre spatial de Kourou lance, en moyenne, une fusée par mois….

Avoir les mêmes chances de survie qu’en métropole

Aujourd’hui, c’est le secteur de la santé qui cristallise toutes les critiques « Les besoins sont immenses dans l’ouest guyanais » - une zone déshéritée bordant le fleuve Maroni -, estime Chantal Berthelot, députée de la deuxième circonscription. La situation dans les hôpitaux est particulièrement préoccupante. Dans son rapport de juin 2014 consacré à la santé dans les outre-mer, la Cour des comptes épingle l’hôpital de Saint-Laurent-du-Maroni, « installé principalement dans un ancien bagne » et jugé « particulièrement vétuste ». Mais c’est le Centre médico-chirurgical de Kourou (CMCK) qui se retrouve actuellement au cœur des débats. Le ministère de la Santé prévoyait de vendre au privé cet établissement géré jusque-là par la Croix rouge. Face à la colère des habitants et du personnel soignant, Marisol Touraine a retiré le projet. Reste à le transformer en hôpital public autonome, comme l’exige Pou Lagwiyann Dékolé. « Nous demandons à être considérés comme des êtres humains » et à « avoir les mêmes chances de survie qu’en métropole », résume le collectif. En Guyane, un bébé de moins d’un an a trois fois plus de risques de mourir qu’en métropole, alors qu’il y a deux fois plus de naissance, et le département compte quatre fois moins de médecins pour 10 000 habitants.

Investissements « urgentissimes » dans l’éducation

Le 28 février 2017, une nouvelle loi censée favoriser l’égalité réelle entre les outre-mer et la métropole est adoptée par le Parlement. Mais de l’autre côté de l’Atlantique, on croit davantage au rapport de force pour faire bouger les lignes. Dans l’éducation, le collectif demande la construction de cinq lycées, dix collèges et 500 classes primaires ainsi que la gratuité des transports et des cantines scolaires. Irréaliste ? « Urgentissime », rétorque Davy Rimane, secrétaire général de l’Union des travailleurs guyanais (Section éclairage) et l’un des leaders du mouvement social. « Aujourd’hui, il y a plus de 5000 enfants déscolarisés. On a accumulé 40 ans de sous-investissement. » Ancien proviseur de lycée, le député Gabriel Serville ne peut qu’approuver : « On n’a pas réussi à conduire plus de 37% d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat » , grogne-t-il….

« On a soulevé quelque chose qui ne s’arrêtera pas »

La lenteur du traitement réservé aux questions brûlantes - hôpitaux, écoles, électricité - incite à la prudence quand il s’agit d’ouvrir un dossier sensible, comme celui du foncier. En Guyane, curiosité locale, l’Etat possède la grande majorité des terres. Le collectif demandait à l’Etat de rétrocéder aux collectivités locales « et à tous les Guyanais qui en font la demande » la totalité des surfaces qu’il détient. L’Etat a accepté hier de restituer 250 000 hectares à la collectivité guyanaise ainsi que 400 000 hectares aux Amérindiens et aux Bushinenge, peuple composé de descendants d’esclaves. La rétrocession du reste des terres sera discutée lors d’états généraux organisés prochainement.

« Nous sommes déterminés à ce que les choses changent », répètent l’un après l’autre les porte-paroles du collectif Pou Lagwiyann Dékolé depuis quatre semaines. Lancé par un autre collectif - 500 frères contre la délinquance -, le mouvement social guyanais veut s’attaquer à toutes les violences qui minent le territoire : violence physique, sociale, économique, institutionnelle. Avec en toile de fond, toujours la même question : la Guyane doit-elle évoluer vers plus d’autonomie ? Le sujet est clairement abordé dans le protocole d’accord. Mais la priorité pour les membres du collectif, c’est de continuer à faire vivre ce mouvement porteur de grands espoirs pour les 260 000 Guyanais. « On a soulevé quelque chose qui ne s’arrêtera pas, lançait il y a quelques jours Mickaël Mancée, l’un des initiateurs du collectif. Ce n’est pas un sprint, c’est une course de fond. On est parti pour des mois, voire des années ».

Samy Archimède

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