BRÉSIL, la tragédie

Le Brésil, ce très grand pays d'Amérique (206 millions d'habitants, la moitié en superficie de la partie sud du continent) est l'exemple le plus récent des conséquences délétères de cette implosion des partis structures, qui ne touche pas que les Nations d'Europe.

Comme bien d'autres autour de lui, le Brésil a souffert durant 30 ans (1964-85) d'une dictature militaire féroce, imposant aux citoyens un Libéralisme nourri d'austérité pour les plus pauvres et de cadeaux aux affairistes. Les luttes populaires parvinrent à la renverser, puis à faire élire en 2003 Lula à la présidence avec son Parti des Travailleurs. Ce basculement à gauche, parallèle à d'autres comme le Venezuela de Chavez, la Bolivie, l'Équateur, etc…, suscita des espoirs parfois démesurés dans une opinion européenne aux prises avec une vague réactionnaire sans précédent. Et il est vrai que le pouvoir de Lula à Brasilia fit en quelques années plus pour redistribuer aux plus pauvres des favélas les dividendes de l'exportation de ressources minérales que les décennies précédentes. La popularité de Lula est encore forte aujourd'hui. Mais cette euphorie sociale et politique était fragile, le PT, parti social-démocrate, réformiste plus qu'anticapitaliste, n'hésitait pas dès le départ à gouverner avec des coalitions improbables, incluant y compris des partis de Droite :  le Brésil est devenu, sous les Présidences Lula et Roussef, plus inégalitaire encore qu'avant, autant ou presque qu'Haïti, en "Amérique Latine".

L'aura personnelle de Lula cachait parfois mal le carriérisme, voire la corruption de certains politiciens de sa majorité. Et surtout, quand Dilma Rousseff dut assumer après Lula la Présidence, l'effondrement du cours des matières premières, provoqué par des " Marchés mondiaux " contrôlés par le capitalisme transnational dont le cœur est à Washington, déstabilisèrent en quelques années l'économie et la société brésilienne (comme ils le firent avec le pétrole vénézuélien).

Dans une Nation brésilienne ou la délinquance a pris des proportions astronomiques (un meurtre dû à la guerre des gangs toutes les 10 minutes), la peur, l'aspiration sécuritaire, le discrédit de la politique, ont largement pris le pas sur les réactions rationnelles de classe, notamment dans la petite bourgeoisie urbaine en croissance.

Cela se traduisit d'abord par une énorme campagne anti-corruption, menée par les médias contrôlés par la bourgeoisie libérale en quête de revanche, et appuyée par une magistrature tout aussi inféodée à la bourgeoisie que le corps journalistique. Ce qui aboutit à la victoire paradoxale dans les urnes d'une cohorte de politiciens de la Droite parlementaire, dont les chefs étaient, de toute évidence, plus corrompus encore que ceux qu'ils dénonçaient ! Le résultat fut d'éliminer Dilma Roussef, de faire condamner et emprisonner Lula, lui interdisant de se présenter alors même que tous les sondages le prédisaient vainqueur du scrutin. Aujourd'hui, tous les partis Brésiliens se sont effondrés, au profit de l'idéologie " apolitique " du " tous pourris, tous les mêmes", thème ressassé par télénovelas et réseaux sociaux.

C'est de ce tsunami de désinformation " apolitique ", qu'a surgi ce personnage étonnant, fabriqué par les médias de la bourgeoisie, nommé Jair Bolsonaro : un obscur officier parachutiste, député depuis plus de 30 ans. Cette grande gueule démagogique pratique plus l'argot des rues compréhensible à tous, plutôt que le verbiage technocratique des politiciens. Trump tropical, il joue les chevaliers blancs, promettant a chacun des déçus de la "démocratie partisane et délégataire" ce qui lui plait. Aux petits bourgeois affolés par les cambrioleurs et les balles perdues de la guerre des gangs, il se présente en soldat capable de rétablir l'ordre par la terreur militaire. Avec les millions de déboussolés enrégimentés par les sectes évangélistes financées depuis les USA, il joue le Monsieur Propre, capable de restaurer la famille patriarcale, d'éradiquer la pédérastie et les avorteurs. Et surtout, il dénonce les corrompus qui font fortune en usant des fonctions électives, les officiers étant par définition selon lui protégés de ce mal. Ouvertement nostalgique de la défunte Dictature, il n'hésite pas dans un pays où la pauvreté et la délinquance qui en découle ont souvent la peau plus sombre que les riches oisifs de Copacabana, à cultiver le racisme, contre les Noirs des favélas et les Indiens d'Amazonie. Ces discours ressassés par les télévisions expliquent qu'il ait obtenu plus de 46 pour cent des voix au premier tour des élections présidentielles du 7 octobre, face à un candidat du PT peu crédible en l'absence de Lula emprisonné, et à celui du PC Brésilien qui n'a pas démérité avec ses 6 pour cent, mais a payé d'avoir soutenu les gouvernements successifs du PT.(il a annoncé tout de suite apporter son soutien au candidat PT au second tour pour éviter le retour à la dictature).

Évidemment, Bolsonaro cache soigneusement son allégeance totale au catéchisme libéral qui ravagea la société brésilienne à la fin du XXème siècle. Mais son conseiller économique favori, l'ex banquier Paulo Guedes, annonce déjà en cas de victoire une vague de privatisations et le licenciement des " fonctionnaires parasites ": de quoi réjouir la bourgeoisie carioca, l'envolée de la Bourse de Sao Paulo l'a dit, et les " observateurs" depuis Wall Street aussi, avec prudence, pour ne pas réveiller le patriotisme anti-Gringo assoupi.

J'entends déjà certains de nos Concitoyens, sûrs de la supériorité de leur " génie français ", trouver décidément ces Brésiliens naïfs, qui avalent des mensonges aussi gros. On s'étonnait aussi à Paris des Allemands en 1933, " qui pourtant enfantèrent Mozart et Schubert ", tant la démagogie d'Hitler paraissait incongrue dans cette nation cultivée d'Europe.

Le dernier best-seller de Zemmour qui proclame depuis des années " notre identité française" submergée par les musulmans, fait sa pub avec cette ânerie grandiose : "Braves gens, on vous ment sur l'histoire de France, ses Rois, Pétain". Ce ne sont pas des Brésiliens qui achètent sa prose et la croient...

Tous les peuples en état de crise politique et morale, sont sujets à la peur, au désarroi, et susceptibles de se jeter dans les bras d'un quelconque " sauveur suprême ". Les Français approuvèrent majoritairement Pétain en 1940, et De Gaulle en 1958 : Ils n'ont donc de leçon à donner à aucun autre peuple en la matière.

Le 26 octobre, au second tour, le désistement sans illusion du PCB n'aura pas suffi : Bolsonaro a été élu Président.

Cette défaite du peuple brésilien est aussi la nôtre. Nous savons que les Communistes du Brésil vont redoubler d'efforts malgré la répression. Nous en sommes solidaires, dans un combat commun contre l'impérialisme et pour un socialisme authentique en France et en Amérique, plus que jamais.

Francis Arzalier

 

Sécurité, économie, diplomatie... Que prévoit le nouveau président brésilien Bolsonaro ?

«Nous allons changer ensemble le destin du Brésil», a déclaré le soir du 28 octobre, Jair Bolsonaro, après l'annonce de sa victoire au deuxième tour de la présidentielle. «Nous ne pouvons plus continuer à flirter avec le socialisme, le communisme, le populisme de gauche», a ajouté le candidat nationaliste, qui l'a emporté sur son adversaire de gauche Fernando Haddad.

Décrit comme un «fasciste» et accusé d'autoritarisme, d'homophobie ou encore de racisme par ses adversaires, présenté comme un «Trump tropical» par la presse internationale, Bolsonaro a promis, le soir du 28 octobre, de défendre «la Constitution, la démocratie, la liberté». «Ceci n'est ni la promesse d'un parti, ni la parole vaine d'un homme, mais c'est un serment devant Dieu», a-t-il ajouté.

Si ses déclarations polémiques, et notamment son soutien à la junte à la tête du pays de 1964 et 1985, ont quelque peu éclipsé ses propositions de campagne, le représentant du Parti social-libéral (PSL) a porté un projet politique et économique résolument de droite, axé sur la sécurité et la lutte anti-corruption.

Sécurité : faciliter le port d'arme et muscler les interventions des forces de l'ordre

Jair Bolsonaro se veut restaurateur de l'ordre dans un pays qui a connu 60 000 homicides en 2017. Pour ce faire, il propose un assouplissement de la législation sur le port d'armes, afin que les «bons citoyens» puissent assurer leur protection. «Les armes sont des instruments qui peuvent être utilisés pour tuer ou pour sauver des vies. Ça dépend de qui s'en sert», a-t-il notamment fait valoir. Il a également promis d'assurer la «protection juridique» des policiers s'ils font usage de leur arme en service, arguant : «Si jamais l'un de nous, civil ou militaire, est attaqué et riposte par 20 coups de feu, il doit être décoré et non condamné.»

Enfin, le représentant du PSL s'est engagé à mettre fin aux programmes de libération conditionnelle ou d'aménagement de peine. Il souhaite par ailleurs l'abaissement de la majorité pénale de 18 à 17 ans.

Corruption : former un «gouvernement décent»

La lutte contre la corruption a constitué l'autre cheval de bataille de Jair Bolsonaro durant la campagne : «Nous voulons un gouvernement décent, différent de tout ce qui nous a plongé dans la crise éthique, morale et budgétaire», a-t-il martelé.

Car il s'agit bien d'un fléau endémique au Brésil. Plus de la moitié des candidats des élections générales (les Brésiliens votent à la fois pour leur président, la plupart de leurs parlementaires et les représentants des Etats fédérés) étaient encore sous le coup d'une procédure judiciaire. Une situation illustrée, notamment, par le scandale de corruption ayant éclaboussé le président sortant, Michel Temer. Dans ce contexte, Jair Bolsonaro a pu se targuer de n'avoir, à ce jour, jamais fait l'objet de poursuites judiciaires pour corruption.

Société : conservatisme et lutte contre le «marxisme» scolaire

Conservateur assumé, Jair Bolsonaro s'est fait le porte-voix des groupes de pression dits «Balles, Bible et Bœuf», réunissant partisans du port d'arme, évangéliques et propriétaires terriens. Sur les questions sociétales précisément, le candidat du PSL a promis d'opposer son véto à toute tentative d'assouplissement de la loi sur l'avortement en vigueur, bien que ce point ne fût pas mentionné dans son programme. Au Brésil, l'IVG n'est autorisée qu'en cas de viol, de risque pour la mère ou de grave malformation du cerveau du fœtus. En matière d'éducation, le nationaliste souhaite «plus de mathématiques, plus de sciences et de portugais [...] sans endoctrinement ni sexualisation précoce». Il a affirmé vouloir promouvoir l'enseignement par correspondance dans les localités difficiles d'accès, pour «aider à combattre le marxisme», que prôneraient des enseignants, et pour faire des économies. Il s'est également dit favorable à la réduction des quotas raciaux dans les universités (visant à aider les minorités).

Economie : privatisations et libre-échange 

Jair Bolsonaro doit placer aux commandes d'un nouveau super-ministère de l'Economie son conseiller Paulo Guedes, qui prône une simplification «brutale» des taxes et de nombreuses privatisations, avec pour objectif de réduire de 20% l'importante dette brésilienne (plus de 77% du PIB). Le programme économique du candidat nationaliste prévoit également la création d'un système parallèle de retraite par capitalisation. Par ailleurs, à une époque de remise en cause de la globalisation économique un peu partout en Occident, le candidat brésilien se montre plutôt partisan du libre-échange. D'après le quotidien brésilien Folha de Sao Paulo, Jair Bolsonaro compte ouvrir davantage l'économie brésilienne au commerce international, via des accords bilatéraux de réduction des tarifs douaniers.

Politique étrangère : dans les pas de Donald Trump ?

«Nous allons arrêter de faire l'éloge de dictatures assassines [en référence au Venezuela] et de dénigrer des démocraties importantes comme les Etats-Unis, l'Italie ou Israël», a fait savoir Jair Bolsonaro. En avril dernier, déjà, le nationaliste déclarait vouloir faire tout son possible pour que le gouvernement vénézuélien «soit démis de ses fonctions», selon des propos rapportés par la Folha de Sao Paulo. Selon ce journal, Jair Bolsonaro défend l'idée de sanctions à l'encontre de Caracas. Le favori de la présidentielle entend également marcher dans les pas de Donald Trump sur le dossier israélo-palestinien, en transférant l'ambassade du Brésil en Israël, de Tel Aviv à Jérusalem. De plus, Jair Bolsonaro a fait savoir qu'il fermerait l'ambassade de Palestine à Brasilia (le Brésil reconnaît depuis 2010 la Palestine comme Etat indépendant).

De telles décisions et orientations constitueraient des ruptures avec la tradition diplomatique brésilienne. L'actuel le ministre des Affaires étrangères et du Commerce extérieur du Brésil, le centriste Aloysio Nunes, néanmoins, avait récemment tempéré cette perspective : «La politique étrangère ne sera pas modifiée par l'humeur du président», selon le chef de la diplomatie, cité par le journal O Estado de S. Paulo, mettant également en avant les divergences sur les questions internationales traversant le parti de Jair Bolsonaro, le PSL.

RT.