La date du référendum d’autodétermination de la Kanaky est enfin fixée au 4 novembre 2018. Ce référendum obtenu par les accords de Nouméa de 1998 a connu de nombreuses péripéties : conflit sur la composition du corps électoral avec l’exclusion de 25 000 électeurs kanak, conflit sur la formulation de la question posée avec la tentative d’imposer en implicite une élimination de la perspective d’une indépendance totale, nomination de Manuel Valls comme président d’une « mission d’information sur la Nouvelle-Calédonie » et déclarations publiques anti-indépendantistes de celui-ci, etc. L’histoire longue et récente de l’archipel souligne son importance économique et stratégique pour le colonialisme français. Celui-ci mettra tout en œuvre pour maintenir sa mainmise sur cette colonie de peuplement dans laquelle a été tentée une tentative de génocide par substitution. Résumant l’attitude de l’Etat français devant le comité de décolonisation des Nations-Unies, Roch Wamytan président du groupe UC-FLNKS et nationalistes au congrès de Nouvelle-Calédonie déclare ainsi en mai 2015 : « sous couvert de démocratie, nous pouvons déceler des manœuvres d’un Etat tentant d’assurer sa domination tout en faisant bonne figure devant la communauté internationale. »
La France napoléonienne annexe « l’île et ses dépendances » le 24 septembre 1853 avant d’en faire de même pour l’île des Pins quelques jours plus tard, le 29 septembre. Dès ses débuts l’annexion revêt une dimension stratégique pour le colonialisme français que relance Napoléon III dès son arrivée au pouvoir. Il s’agit de développer la présence militaire française dans le pacifique face à une Angleterre quasi-hégémonique dans la région.
Dès le début le modèle choisi est celui d’une colonisation de peuplement basée sur la disparition progressive des indigènes et leur remplacement par une population européenne. La « Nouvelle-Calédonie » est destinée dans de nombreux discours et projets de l’époque à devenir « l’Australie de la France » avec le même sort pour les kanak que celui imposé aux aborigènes.
L’ouverture du bagne en 1864 s’inscrit dans cette volonté de peupler la nouvelle colonie par des européens. L’éloignement de la nouvelle colonie limite en effet fortement à l’époque un peuplement colonial sur la base du volontariat. La colonie pénitentiaire se dote d’une « vocation « humanitaire » où les déportés doivent trouver une forme de rédemption par le travail ».
Le peuplement colonial par des volontaires ou par des anciens bagnards sur une vaste échelle suppose logiquement une politique d’expropriation terrienne des indigènes. Ceux-ci seront tout simplement refoulés puis enfermés dans des réserves closes et soumis au régime d’exception du « code de l’indigénat » qui restera en vigueur jusque 1946.
Ce régime leur interdit de quitter le territoire des réserves, les prive de la citoyenneté française et de tous les droits civiques et les exclut du droit commun. Les Kanak ne peuvent sortir des réserves que pour s’acquitter de l’impôt de capitation et du travail obligatoire au profit des colons et du territoire (arrêté du 6 mai 1871 et du 6 mars 1876). C’est le service des Affaires indigènes, davantage fait pour contrôler et tenir en respect les Kanak que pour œuvrer en leur faveur, qui est chargé de l’application de cette réglementation. Ce sont d’ailleurs les gendarmes qui représentent les Affaires indigènes au sein des tribus.
Le coût humain est bien entendu énorme. Si les données manquent pour avoir une vision précise de l’hécatombe, cette dernière est néanmoins incontestable. « L’Île principale de la Nouvelle-Calédonie comptait au moins 100 000 habitants en 1800 ; un siècle plus tard, on n’en recense plus que le tiers » avance une publication de l’UNESCO.
Si les immigrés volontaires et les libérés du bagne augmentent quantitativement dans la population de la colonie, cette hausse est insuffisante pour mettre en minorité les kanak. « En dépit de politiques d’encouragement de l’immigration, en 1901, il y avait seulement 14 200 Européens pour 27 100 Mélanésiens» résume le géographe Gilles Pestaña. L’encouragement de l’immigration élargira sa sphère en faisant appel, non plus seulement aux français mais aussi aux autres européens, aux asiatiques, aux polynésiens. La mise en exploitation du Nickel à partir de la fin du XIXe siècle accroit encore ce processus :
Le peuple kanak ne reste bien entendu pas passif face à cette oppression et cette violence coloniale. La résistance fut multiforme allant du refus du salariat dans les mines de nickel à la préservation de l’identité et des langues kanak en passant par le refus du christianisme, par des révoltes localisées récurrentes et par deux grandes insurrections en 1878 et en 1917.
Entre la « prise de possession » française de 1853 et la grande insurrection de 1878, on compte 25 soulèvements armés localisés contre Le colonisateur. A l’origine de ces révoltes se trouve, bien entendu, la question de la spoliation terrienne.
La continuité de la résistance Kanak à la colonisation et la multiplicité de ses formes reflètent la recherche d’une opposition efficace à un ennemi disposant de moyens techniques militaires sans commune mesure avec les armes des guerriers kanak.
La répression de l’insurrection de 1878 est impitoyable avec les mêmes constantes de « pacifications » que dans de nombreuses autres colonies : récoltes et villages incendiés, exécutions des prisonniers, déportation des chefs puis des tribus, etc. Le dirigeant de l’insurrection, le chef Ataï, est décapité et sa tête envoyée à Paris au musée d’ethnographie en 1879. Une fameuse prime militaire suffit à résumer la violence de la répression : « En 1878, une prime était donnée pour chaque paire d’oreilles de soi-disant rebelle tué. Comme les soldats apportaient des oreilles de femmes et d’enfants, on édicta qu’il faudrait apporter les têtes et l’on tint état de ces macabres pièces à conviction ».
En 1917 une nouvelle insurrection de grande ampleur dirigée par les chefs Noël et Bouarate dans le nord de la Grande Terre éclate et s’étend rapidement à l’ensemble de la colonie. Si un des déclencheurs est le refus de l’enrôlement forcé dans l’armée française, la cause est sans contexte la situation coloniale en général et la spoliation des terres en particulier. La réponse est une nouvelle fois la répression aveugle avec des mêmes primes à l’assassinat qu’en 1978 avec toutefois un montant réévalué : « En 1917, à la dernière rébellion, la prime était de 20 F pour un prisonnier et de 25 F pour un mélanésien mort! »
En 1878 comme en 1917 le bilan tiré par l’Etat colonial français reste le même : encourager une immigration nouvelle pour rendre les kanak minoritaires en Kanaky. Les indépendances des pays du Maghreb sont l’occasion d’installer de nombreux pieds noirs. Jusqu’à aujourd’hui cette constante de la politique française sera régulièrement réaffirmée. Il s’agit de « Planter du blanc » pour reprendre une expression du maire colonialiste de Nouméa Roger Laroque en 1970.
Les Kanak qui représentaient 51.1 % de la population en 1956, chutent à 46 % en 1969 et à 42.4 % en 1983, avant de remonter à 44 % en 1996.
Le mouvement s’accélère encore par la suite avec l’installation de 14 000 « métros » entre 2000 et 2004.
Pour la période 2004-2009 une étude de l’INSEE résume comme suit la situation : « Ainsi, entre 2004 et 2009, 18 500 personnes nées hors de la Nouvelle-Calédonie s’y sont installées ; elles sont originaires de métropole pour la plupart (75,5 %), mais aussi de l’étranger (17,3 %), de Wallis et Futuna (4,9 %) ou de Polynésie française (2,3 %). »
Le second héritage de ces décennies de colonisation de peuplement est une composition de la population très différente d’une île à l’autre. Selon les chiffres du recensement de 2014, 94 % de la population des îles Loyauté est kanak, 70 % de celle de la province Nord et seulement 26 % en province Sud. Ces différences de peuplement laissent ouverte l’hypothèse d’un processus « à la Mayotte » pour se maintenir à tout prix dans la région.
Il fallait rappeler tous ces chiffres pour mettre en exergue l’ampleur des intérêts en jeu. La détermination à garder la Kanaky française correspond en effet à des enjeux économiques et géostratégiques importants. Sur le plan économique l’importance des ressources en nickel peut se décrire comme suit en 2013 : « La Nouvelle-Calédonie regorge de ressources en nickel […] : 10 % de la superficie du territoire en contient, soit 20 % des réserves mondiales prouvées, voire 40 % des réserves estimées pour les plus optimistes. L’île est donc « un bloc de nickel » : 7.5 millions de tonnes de minerai brut extraites chaque année et 45 000 tonnes de ferronickel transformées (9 % de la production de la planète, soit le 5e rang mondial. » )
Avec une superficie de 18 500 km², la Nouvelle-Calédonie peut prétendre à une « Zone Economique Exclusive » de 1 740 000 km² d’espace maritime. Les ressources halieutiques tant côtières qu’hauturières sont importantes. En premier lieu se trouve les ressources de la pêche et en particulier de thons, d’holothuries (concombres de mer) et de crevettes.
Les ressources minières et en hydrocarbures du sous-sol marin de Kanaky sont également riches de promesses que l’étude précédemment citée résume comme suit :
Le sous-sol marin de la Nouvelle-Calédonie présenterait en outre, comme ceux de Wallis ou de Papouasie-Nouvelle-Guinée, un ensemble de zones propices à la présence de métaux rares, de cobalt et de manganèse, présents sous forme de nodules polymétalliques, d’encroûtements ou de dépôts sulfurés hydrothermaux. Selon les géologues marins de la DIMENC, plusieurs éléments laissent par ailleurs supposer une éventuelle présence d’hydrocarbures dans le sous-sol marin calédonien. La connaissance du sous-sol marin reste néanmoins très incomplète et ces thématiques ne dépassent pas à l’heure actuelle le stade de la recherche scientifique. Les rares éléments disponibles livrent l’information suivante : la Grande Terre et son prolongement sous-marin appartiennent au continent émergé Zealandia et partageraient à ce titre plusieurs caractéristiques avec le sous-sol néo-zélandais où du gaz et du pétrole ont été découverts dans les années 1960.
Outre les enjeux économiques liés au nickel et aux ressources de la mer, la question stratégique est également à prendre en compte. La zone Asie-Pacifique est, en effet, le lieu d’une concurrence entre toutes les grandes puissances et en particulier entre la Chine et les Etats-Unis. Les puissances occidentales (USA, Nouvelle-Zélande et Australie) soutiennent en conséquence la France dans sa volonté de demeurer « une nation du pacifique » en dépit de désaccords profond dans le passé comme ceux du Rainbow Warrior et des essais nucléaires français. Résumant les raisons de ce soutien occidental une étude de l’IRIS résume : « face à cette offensive diplomatique et économique chinoise sur la zone océanienne, la France a un rôle essentiel à jouer. Elle renforce la présence américaine et appuie les intérêts australiens et néo‐zélandais, qui convergent avec les siens »
C’est dans le cadre de ces enjeux complexes porteurs d’un rapport de forces défavorable aux militants de l’indépendance que s’est ouverte la dernière séquence du combat pour l’indépendance au cours de la décennie 70. Cette nouvelle séquence survient après une phase longue de repli sur la résistance culturelle. Dès 1969 apparaissent les « foulards rouges », une organisation de jeunesse revendiquant l’indépendance.
En 1971 c’est au tour du « groupe de 1878 » en référence à la grande révolte anticoloniale du siècle précédent, d’en faire de même. Ces deux organisations fusionnent en 1975 pour donner naissance au premier parti explicitement indépendantiste, le PALIKA (Parti de libération kanak). En 1974 se fonde l’Union Progressiste Multiraciale (UPM) revendiquant également l’indépendance (elle devient en 1977 l’Union Progressiste de Mélanésie). En 1977 c’est au tour de l’Union Calédonienne (parti fondé en 1956) d’adopter la revendication d’indépendance. La même année des militants de l’Union Multiraciale créent le Front Uni de Libération Kanak (FULK) également indépendantiste. En 1979 c’est au tour du Parti Socialiste Calédonien (PSC) d’abandonner sa revendication d’autonomie pour revendiquer l’indépendance. La même année tous ces partis s’unissent dans un Front Indépendantiste (FI) en 1979 puis dans le FLNKS (Front de Libération Kanak et Socialiste) en 1984. Le syndicat indépendantiste USTKE (Union Syndicale des Travailleurs Kanak et des Exploités) fondé en 1981 rejoint dès sa création le FLNKS.
Il fallait rappeler cette diversité des forces politiques indépendantistes et leur moment d’apparition ou d’adoption de la revendication d’indépendance, pour souligner l’importance de la décennie 70 dans le processus d’affirmation politique nationale kanak. Le contexte de la décennie est celui du boom du nickel qui accroît encore la polarisation sociale et simultanément raciale avec à un pôle « des européens voués à un excès de production et de consommation » et à l’autre « ces tribus […] dont beaucoup ne disposent encore ni de l’eau courante, ni de l’électricité ».
Tous les indicateurs sociaux, du taux de scolarisation à la propriété de la terre, en passant par le niveau des ressources ou au taux de chômage soulignent cette polarisation de couleur. Contentons-nous d’un exemple significatif que nous empruntons au très officiel « Centre National pour l’Aménagement des Structures des Exploitations Agricoles (CNASEA) : celui de la terre. Dans un rapport officiel daté de 1983 cet organisme avance les chiffres suivants : « – 165 000 hectares pour les 30 000 membres des tribus […] ; – 350 000 hectares pour 2035 exploitants européens. »
La période est également celle d’un encouragement massif à l’immigration européenne comme nous l’avons souligné plus haut. Le contexte est aussi celui de la répression des mouvements d’affirmation politique pacifique. Ainsi le 24 septembre 1974 une manifestation est organisée contre la commémoration de la conquête le 24 septembre 1853. Les jeunes manifestants kanak du « groupe de 1878 » organisateurs de la manifestation sont « arrêtés et emprisonnés. C’est à leur sortie de prison que ces jeunes ont commencé à parler d’indépendance ».
Loin d’arrêter le processus de prise de conscience indépendantiste la répression ne fait que le renforcer. Enfin le contexte est celui de l’accès à l’indépendance de nombreuses colonies du Pacifique : Les Samoa occidentales en 1962, Nauru en 1968, Tonga et les Fidji en 1970, Papouasie-Nouvelle-Guinée en 1975, Tuvalu et les Îles Salomon en 1978, Kiribati en 1979, Vanuatu en 1980.
Conscient du développement des mouvements indépendantistes, le gouvernement de Giscard d’Estaing engage plusieurs réformes dans l’espoir de le contrecarrer. En 1976 le statut Stirn accroît l’autonomie du territoire et en 1979 le gouvernement français annonce un « plan de développement économique et social à long terme pour la Nouvelle-Calédonie » dont un des objectifs est de s’attaquer à la question foncière.
Les indépendantistes Kanak regroupés au sein du Front Indépendantiste refusent ces manœuvres en envoyant une mission auprès du comité de décolonisation des Nations Unies. Ils sont alors soutenus par le mouvement des non-alignés mais aussi par les Etats de la région opposés aux essais nucléaires français dans le Pacifique. Le Front Indépendantiste décide également de rencontrer le PCF et le PS ce qui débouche sur deux déclarations reconnaissant le droit à l’autodétermination de la Nouvelle-Calédonie. Le parti socialiste et Mitterrand oublieront, bien entendu, ces belles déclarations une fois au pouvoir en 1981.
Mais la montée de la revendication indépendantiste inquiète les colons qui adoptent une stratégie de la tension. L’assassinat du leader indépendantiste de l’Union Calédonienne Pierre Declercq en septembre 1981 ouvre une séquence où manifestations anti-indépendantistes et actions indépendantistes (barrages routiers, sit-in, etc.) se répondent dans l’indifférence du gouvernement français qui ne parle déjà plus de référendum d’autodétermination. Mitterrand propose en remplacement un énième statut (le statut Lemoine) qui doit être approuvé par les élections territoriales de novembre 1984.
Le Front Indépendantiste qui se transforme en FLNKS en septembre 1984 adopte comme objectif « Top 84 » c’est-à-dire une indépendance dès l’année 1984 et comme moyen le boycott actif des élections censées adopter le statut Lemoine. L’abstention Kanak (49.87 % sur l’ensemble du territoire et 79 % dans les communes à majorité kanak) est effectivement massive et accompagnée de multiples actions protestataires : bris à la hache d’une urne électorale à la mairie de Canala par le leader indépendantiste Eloi Machoro, une dizaine de barrages bloquent les principales routes, etc…
Le boycott actif est un succès indéniable. La légitimité populaire indépendantiste est démontrée. La répression coloniale va sévir sous la forme de l’arrestation de nombreux militants et leaders kanak. Malgré ces emprisonnements la campagne « Top 84 » se poursuit au-delà de ces « élections sans kanak ». Une nouvelle revendication se rajoute aux autres, celle de la libération des prisonniers politiques, lors des actions de mobilisation : occupation des mairies d’Hienghène, de Lifou, de Ponérihouen et Poya, le vingt novembre 1984; occupation de la gendarmerie de Thio puis d’Ouvéa le même jour; séquestration du sous-préfet des Île Loyauté le lendemain et pendant une durée de 8 jours; barrages routiers et occupation de la ville de Thio par les militants du FLNKS du 30 novembre au 12 décembre ; le 1er décembre installation par le FLNKS du gouvernement de Kanaky en présence de la presse internationale et avec levée du drapeau ; etc…
A la répression gouvernementale s’ajoute la violence des
colons qui organisent des expéditions meurtrières. Des slogans muraux
sont en effet apparus sur les murs de Nouméa dès le début de l’année
1984 avec un message sans ambiguïté : « Colon prend ton fusil » ;
« Caldoches aux armes ».
Les actes suivent rapidement avec en résultat un massacre le 5 décembre
1984 à Hienghène où 10 kanaks perdent la vie dont deux frères de
Jean-Marie Tjibaou. Les 7 colons responsables du massacre seront
acquittés quelques mois plus tard en septembre 1986 par un jury qui ne
comprend aucun kanak. Jean-Marie Tjibaou commente le verdict comme suit
: « La chasse aux Kanaks est ouverte ».
Le rappel de ces faits était nécessaire pour mettre en exergue que, la radicalité et la violence kanak de la période contre les colons ou les forces de l’ordre, n’est que le résultat de la violence coloniale structurelle. Elle n’est que la conséquence d’un système violent qui n’entend pas les revendications légitimes qui s’expriment pacifiquement. Une situation de confrontations et d’affrontements réguliers entre forces de l’ordre et colons d’une part et kanak d’autre part s’installe donc dans la durée à partir de la fin de l’année 1984.
Pour certains, tant au niveau des colons qu’au niveau de l’Etat, l’élimination physique des leaders est mise en avant comme moyen de neutralisation du mouvement indépendantiste devenu incontournable. Le 12 janvier 1985 au matin le très populaire Eloi Machoro est « neutralisé » par le GIGN. Officiellement le leader kanak et un autre militant indépendantiste Marcel Nonnaro sont morts lors de l’assaut d’une ferme qu’ils auraient occupée militairement.
La version du FLNKS est toute autre : Les informations dont nous disposons à Nouméa corroborent la thèse de l’assassinat. Pour le FLNKS, les camarades Machoro et Nonnaro n’ont pas été victimes d’une « bavure » policière, mais d’un assassinat prémédité par les forces de l’ordre en collusion étroite avec un commando de colons d’extrême-droite. Contrairement à ce qui a été dit, les militants du FLNKS ayant à leur tête Eloi Machoro n’avaient en aucune façon investi la ferme d’un colon. Presque deux ans plus tard, le 2 décembre 1986, un ancien gendarme présent sur les lieux déclarera devant les assises de l’Aisne que « les gendarmes avaient l’ordre d’exécuter les deux hommes ». …
Le retour de la droite au pouvoir en 1986 est le signe du retour sur les concessions que l’Etat français a été contraint de faire face à la mobilisation kanak. Le statut Pons 1 de juillet 1986 et Pons 2 de janvier 1988 arrêtent la modeste redistribution foncière, prévoient une autonomie locale mais font disparaître toute perspective d’indépendance, maintiennent les régions mais avec des compétences fortement diminuées. Par ailleurs un référendum d’autodétermination est prévu pour septembre 1987 avec pour seule condition pour voter d’avoir une durée de résidence de trois ans.
Le FLNKS appelle logiquement au boycott du référendum et des élections sous le statut Pons prévues pour 24 avril 1988. Les statuts Pons sont perçus comme étant une provocation et une négation du peuple kanak. La révolte gronde une nouvelle fois. La seule réponse française sera de préparer l’affrontement militaire : « Le gouvernement inonda la Nouvelle-Calédonie de soldats, de gendarmes, d’unités d’élites, plus de huit milles hommes, soit près d’un pour sept Mélanésiens. »
Pendant ces années 1985-1988 de tensions permanentes, le FLNKS enregistre des succès diplomatiques importants. Outre le soutien du mouvement des non-alignés, le FLNKS obtient en 1986 le vote d’une résolution de l’assemblée générale des Nations-Unies qui considère que la Nouvelle-Calédonie est « un territoire non autonome au sens de la charte ». La même résolution 41/41 A affirme « le droit inaliénable du peuple de la Nouvelle-Calédonie à l’autodétermination et à l’indépendance ».
Niés par le gouvernement français mais reconnus par les Nations-Unies, les indépendantistes ne peuvent réagir efficacement qu’en menant des actions symboliques fortes compte-tenu de l’état du rapport des forces militaires. Comme dans toutes les guerres de libération nationale le combat se mène également sur la scène internationale. L’occupation de la grotte d’Ouvéa en avril 1988 correspond à ce type d’action même si la réaction de l’armée française l’a transformée en tuerie coloniale. Préfaçant le rapport d’enquête de cinq ONG (la Cimade, la LDH, le Comité de réflexion sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie, le MRAP, le Département évangélique français d’action apostolique) sur la tuerie d’Ouvéa, Gilles Perrault rappelle que :
L’attaque de la gendarmerie de Fayaoué n’était pas programmée pour tuer. Un dérapage circonstanciel la fit basculer dans le drame. Sans amoindrir le moins du monde la responsabilité des agresseurs, l’évidence s’impose qu’une gestion intelligente de cette affreuse péripétie eût permis de rétablir l’ordre et de récupérer les otages sans coup férir. Au lieu de quoi une poignée d’hommes politiques et de militaires choisirent de faire d’Ouvéa une Algérie de jadis en réduction. Ratissages, pillages, interrogatoires « renforcés », « corvées de bois », blessés adverses massacrés après capture : rien ne manque à la panoplie.
Tels sont les faits que le gouvernement ne pouvait pas ignorer. Cela n’empêche pas le premier ministre Jacques Chirac de mentir sciemment en affirmant que les gendarmes ont été tués à l’arme blanche pour justifier une répression de grande ampleur. «Je suis consterné par cette sauvagerie, par la barbarie de ces hommes, si tant est qu’on puisse les qualifier ainsi, sans doute sous l’emprise de la drogue et de l’alcool …» déclare-t-il au Grand Jury RTL-Le Monde du 22 avril.
Seize des gendarmes pris en otage et leurs ravisseurs se réfugient dans la grotte d’Ouvéa. La suite est connue : envoi d’un contingent de 270 hommes dès le 22 avril ; tortures pour obtenir le lieu où se cachent les ravisseurs et leurs otages ; menace de dissolution du FLNKS par Bernard Pons suite à une exigence du Front National; choix de l’assaut violent une fois la cache découverte plutôt que de la négociation proposée par le FLNKS dès le 23 avril; rejet de toutes les offres de médiations ; etc.
L’opération Victor se solde par la mort de 19 militants
kanaks et de deux militaires français.
Plusieurs témoignages accusent les militaires français de ne pas avoir
apporté de soins à des kanaks blessés et même d’avoir pratiqué une
exécution sommaire. Après des dénégations indignées les faits sont tels
que le ministre de la défense Jean-Pierre Chevènement est contraint de
reconnaître l’existence « d’actes individuels contraires au devoir de
l’armée mais qui ne sauraient entacher son honneur ». Dans la foulée
le ministre de la justice Pierre Arpaillange confie au parquet de Nouméa
l’ouverture d’une information judiciaire contre X pour « homicide
volontaire » et « non-assistance à personne en danger ».
La « victoire militaire » du colonialisme français à Ouvéa cache une défaite politique. Le FLNKS affiche plus que jamais sa revendication indépendantiste en revendiquant l’aspect « insurrectionnel » de la campagne de boycott de 1988 ayant débouché sur le drame. L’aspiration à l’indépendance est plus que jamais majoritaire dans la population kanak qui exerce une pression grandissante pour l’unité du mouvement indépendantiste. Les morts kanaks d’Ouvéa deviennent un rappel à la nécessaire unité compte-tenu du déséquilibre des forces entre une puissance impérialiste et un petit peuple. Jean-Marie Tjibaou résume comme suit cette détermination le jour des obsèques des militants kanaks tués à Ouvéa, le 8 mai 1988 : « Le massacre d’Ouvéa va renforcer la détermination du peuple kanak. La revendication d’indépendance des Kanaks ira au-delà du 8 mai. M. Pons fait partie des fossoyeurs du peuple kanak. J’espère que les ombres des morts d’Ouvéa l’accompagneront tous les soirs jusqu’à sa mort. Il demeurera maudit. Je lui souhaite l’enfer. » Enfin sur le plan international la France est l’objet de nombreuses critiques, à commencer par certains pays de la région. Les Premiers ministres de Papouasie-Nouvelle-Guinée et des Samoa occidentales exigent une enquête internationale indépendante. Celui des îles Fidji dénonce la « diplomatie de la canonnière » française. Les Nations-Unies pour leur part diligentent une enquête internationale.
La situation est bloquée et lourde d’affrontements à répétitions. L’Etat français est contraint à des concessions dans l’espoir de gagner du temps afin de contrecarrer une aspiration indépendantiste désormais incontournable. Les organisations Caldoches opposées à l’indépendance cherchent également à gagner du temps pour favoriser l’émergence des forces kanak opposées à l’indépendance. Le FLNKS accepte pour sa part les négociations de Matignon proposées par l’Etat français tout en maintenant le cap sur la perspective de l’indépendance nationale. Telles sont les facteurs qui expliquent le compromis de Matignon.
Les accords de Matignon signés le 26 juin 1988 entre les indépendantistes du FLNKS, les anti-indépendantistes du RPCR (Rassemblement Pour la Calédonie dans la République) et l’Etat français constituent un compromis. Ils sont censés enclencher une transition créatrice des conditions pour un referendum d’autodétermination à l’échéance de 1998. Ils reconnaissent de fait le FLNKS comme interlocuteur et représentant des kanak et constituent trois provinces dont deux seront dirigées par des indépendantistes après les élections de juin 1989.
La Convention d’Ouvéa du 24 juillet 1988 exige la réouverture des négociations pour d’une part exiger des précisions et d’autre part réaffirmer le but de l’indépendance nationale. Celles-ci débouchent en août sur les « accords d’Oudinot » signés le 20 août 1988 qui, précisent la composition du corps électoral et les compétences des nouvelles provinces, reconnaissent la légitimité des revendications foncières kanak, posent un objectif rééquilibrage entre les kanak et le reste de la population dans le cadre d’un plan de développement économique de dix ans et adoptent le principe d’une amnistie pour les « infractions commises à l’occasion des mêmes événements, à l’exception des plus graves ».
Les accords sont entérinés définitivement par le FLNKS lors d’une convention le 11 septembre 1988 mais au prix du départ d’une de ses composantes, le Front Uni de Libération Kanak (FULK) qui dénonce les accords et continue à revendiquer l’indépendance immédiate. C’est ce contexte de débat houleux et de rumeurs sur les « dessous des accords » qui explique l’assassinat de deux des principaux leaders indépendantistes Jean-Marie Tjibaou et Yeiwéné Yeiwéné, le 5 mai 1989 par un leader indépendantiste d’Ouvéa Djubelli Wea considérant les accords comme une trahison de la lutte indépendantiste. Au fil du temps les accords de Matignon deviennent l’objet de critiques grandissantes. Le congrès du FLNKS de 1990 souligne ainsi que « les accords de Matignon ne sont pas une fin en soi et ne donneront pas l’indépendance kanak et socialiste» et la convention nationale de 1991 les qualifient « d’accords minimums, d’étape et de pari lancé au gouvernement français ».
La logique implicite et les objectifs de l’Etat français apparaissent au fil du temps de cette décennie : gagner du temps pour faire basculer la revendication d’autodétermination des kanak de l’exigence d’une indépendance nationale à celle du respect des « droits des peuples autochtones », diviser le mouvement indépendantiste, modifier les exigences des Nations-Unies. « On constate sur les choix de stratégies, une division des indépendantistes kanak après 1988. En interne, un virage vers l’usage et la mise en avant plus concrète des droits des peuples autochtones a été pris peu de temps après les accords de Matignon par certains militants du FLNKS ».
Dans le même temps l’Etat Français s’attache à apurer son passif avec les Etats de la région afin que ceux-ci cessent de soutenir l’indépendance Kanak aux Nations-Unies : Excuses officielles à la Nouvelle-Zélande et versement d’une réparation de sept millions de dollars pour la destruction du Rainbow Warrior, un navire de l’ONG Greenpeace dans le port néo-zélandais d’Auckland en 1986 ; arrêt des essais nucléaires à Mururoa et Fangataufa en 1996. Parallèlement la participation d’associations Kanak aux réunions des Nations-Unies concernant les «droits des peuples autochtones » est encouragée. Le vocabulaire des résolutions des Nations-Unies ne tarde pas à se transformer : « De l’autodétermination et l’indépendance d’un peuple, on est passé à l’autodétermination d’un territoire. »
A l’échéance décennale de 1998 prévue par les accords de Matignon le temps est au bilan. A bien des égards la stratégie de division française semble être une réussite. La présence de Kanaks dans les nouvelles institutions tend à faire disparaître l’objectif d’indépendance. «
Le syndicat indépendantiste USTKE quitte le FLNKS en raison de cette « dérive politicienne » en juillet 1989. Chacune des élections à partir de celle de 1989 se traduit par une division électorale des indépendantistes. La logique consistant à « Intégrer pour neutraliser » semble en voie de réussite suscitant une colère et une exaspération des militants indépendantistes de base. Sur le plan économique la politique de « rééquilibrage » tarde à donner des effets palpables. Ainsi en décembre 2015 encore les syndicalistes de l’USTKE continuent de dénoncer « l’échec du rééquilibrage » à leur XVème congrès.
Plus grave les conditions du référendum prévues par les accords de Matignon enterrent la perspective de l’indépendance. La politique coloniale de peuplement a rendu les Kanaks minoritaires. Le conflit sur la composition des listes électorales continue sa longue histoire.
Du côté des anti-indépendantistes la crainte d’une reprise des actions violentes conduit à refuser ce que leur leader Jacques Lafleur appelle « un référendum couperet » dès 1991 c’est-à-dire un référendum dont le « résultat hostile à l’indépendance pouvait, malgré la restriction du corps électoral, être prévu ».
C’est ce rapport de forces particulier fait de déception à la base, d’institutionnalisation, de réussite de la colonisation de peuplement et de solution militaire impossible qui explique le nouveau compromis que constituent les accords de Nouméa en mai 1998. Du côté de l’Etat et des anti-indépendantistes, il s’agit une nouvelle fois de gagner du temps afin de continuer le projet d’enterrement de la revendication indépendantiste au profit de celle de la reconnaissance des droits des peuples autochtones.
Du côté des indépendantistes, il s’agit de faire reconnaître l’existence d’un peuple Kanak, de poser explicitement le principe d’une restriction du corps électoral en faveur des Kanaks et de rappeler la perspective d’un référendum posant explicitement la question de l’indépendance nationale. …Pour le reste les accords de Nouméa réaffirment l’objectif de rééquilibrage par restitution de terre aux kanak, renforcent le transfert de compétences à des instances calédoniennes et prévoient la recherche commune de signes identitaire du pays (« nom, drapeau, hymne, devise, graphismes des billets de banque »). En fait ces accords peuvent s’interpréter autant comme reflétant une logique de décentralisation que comme une phase préparatoire à un véritable référendum d’auto-détermination.
Vingt ans après les accords de Nouméa et à quelques mois du référendum, le Rassemblement des Indépendantistes et Nationalistes (RIN) qui regroupe trois formations indépendantistes (l’Union Calédonienne, la Dynamik Unitaire Sud et Union syndicale des Travailleurs exploités), peut dès lors tirer un bilan négatif le 27 mars 2018 :
Des dispositifs n’ont pas pu être mis en œuvre en raison de oppositions systématiques d’un des partenaires historiques de l’ADN (accord de Nouméa) , à savoir la droite coloniale, et des interprétations juridiques bien souvent contradictoires, laissant ainsi des marges de manœuvres à l’Etat français pour renforcer sa tutelle ; […] l’objectif de rééquilibrage, notamment vis-à-vis du peuple kanak, dans multiples domaines (emploi public et privé, formation …) n’est pas atteint. Sur le plan du développement économique, la Nouvelle-Calédonie s’est contentée de poursuivre et perpétuer un modèle économique colonial basé sur la dépendance vis-à-vis de la France qui a renforcé les inégalités sociales les plus criantes pour l’ensemble des citoyens calédoniens. Sur le plan de l’identité kanak, le peu de mesures prises n’ont manifestement pas permis une meilleure reconnaissance, pourtant indispensable puisque préalable à la construction de la Kanaky. La forte immigration voulue par l’Etat français, a rendu minoritaire le peuple kanak et les diverses modifications de la loi organique n’ont fait qu’aggraver cette situation. Ainsi, les corps électoraux pour les élections provinciales et référendaires rendent les scrutins non sincères. En conclusion, au vu de son analyse, le R.I.N. affirme que le bilan politique de l’Accord de Nouméa est un échec.
Au fur et à mesure de l’approche de l’échéance du référendum les conflits sur la composition du corps électoral se sont logiquement multipliés. La commission politique et citoyenneté du FLNKS dénonce ainsi en 2016 la non-inscription de 25 000 kanaks sur la liste électorale. Après plusieurs manifestations publiques d’organisations indépendantistes, un accord entre les signataires des accords de Nouméa sur la composition de la liste électorale pour le référendum est annoncé le 3 novembre 2017.
L’accord intègre 7000 personnes de statut civil coutumier (des kanaks) et 4000 autres de droit commun. En dépit de cet accord des voix indépendantistes se font déjà entendre pour dénoncer un référendum qui ne prend pas en compte les conséquences d’une politique de peuplement volontariste depuis de nombreuses décennies.
Telles sont les conditions de préparation du référendum de novembre prochain. Après une colonisation de peuplement poursuivie de manière volontariste depuis des décennies, après trente ans d’accords révélant la logique de l’Etat français visant à gagner du temps pour imposer l’abandon de la logique de l’indépendance au profit d’une logique de reconnaissance des « droits du peuple autochtone », après la tentative d’éliminer 25 000 électeurs kanaks de la liste électorale, etc…, c’est dans des conditions particulièrement défavorables pour le peuple kanak que se déroulera le référendum.
Les intérêts économiques et géostratégiques français sont tels que l’Etat français mettra tout en œuvre pour maintenir sa domination sur la Kanaky. Cette situation s’explique par le rapport des forces particulièrement inégal entre une puissance impérialistes et un petit peuple.
Dans ce rapport des forces la faiblesse de l’anticolonialisme en France joue en défaveur des Kanaks. Avec fraude ou pas l’échec du « Oui » à l’indépendance que prépare l’Etat français ne peut que susciter la colère d’une jeunesse Kanak qui attend depuis trois décennies cette échéance de l’indépendance.
Il sera trop simple alors de déplorer le recours à des actes violents comme dernier moyen de dignité et de refus du statut de dominé.
Investig'action