La désassimilation posthume de Charles Aznavour

Le déferlement médiatique qui a suivi la mort de Charles Aznavour a provoqué chez moi, je dois l’avouer, une véritable angoisse. J’ai toute ma vie – et ceux qui suivent ce blog le savent – défendu l’idée que l’assimilation était la meilleure solution pour les différents problèmes que peut poser la présence sur notre sol d’une population immigrée ou d’origine immigrée. J’ai aussi regretté que les politiques d’assimilation, qui ont fait des miracles par le passé, aient été progressivement abandonnées depuis les années 1980 pour leur substituer de vagues politiques « d’intégration », façon élégante de dire à chacun de rester à sa place et dans sa communauté tout en sachant assez le français pour pouvoir remplir un formulaire à Pôle Emploi.

Mais avec la mort de Charles Aznavour m’est apparu l’étage suivant de cette logique : non seulement on n’assimile plus, mais on désassimile dans la joie et l’allégresse. On savait que l’assimilé n’était plus le modèle, mais il devient aujourd’hui un repoussoir, au point que lorsqu’il s’agit de rendre hommage à un assimilé, la foire médiatique se met en quatre pour démontrer qu’il ne l’était pas.

Charles Aznavour était français par la naissance, et s’il a été élevé dans une « communauté » immigrée il était totalement assimilé. Au point de n’avoir utilisé sa vie durant que son nom et son prénom francisés, alors que son statut d’artiste lui aurait parfaitement permis de prendre un nom de scène arménien s’il l’avait voulu. Par ailleurs, il faut écouter la « Radioscopie » du 22 mai 1980 où il s’expliquait très clairement sur la question. Ainsi, à un Chancel qui lui demandait s’il « en quoi il était un arménien », il répond : « c’est mon folklore ». Et lorsque Chancel relance un « c’est plus qu’un folklore », Aznavour continue : « non, c’est mon folklore. Je suis arménien parce que j’ai été baptisé dans l’église arménienne, je baptiserai mes enfants dans l’église arménienne, je me suis marié à l’église arménienne, je parle encore arménien avec des Arméniens que je connais… oui, je le parle vraiment mais je ne le lis pas et je ne l’écris pas, et puis je recherche la reconnaissance du génocide (…) je suis un homme d’aujourd’hui, et non un homme d’hier. Je suis arménien jusqu’au moment où on aura tout ça… et puis je suis français. Quand j’étais en Arménie on m’a dit « vous ne chantez pas en arménien ». Je leur ai répondu « vous savez, je suis un artiste français avec un passeport français. Je suis d’origine arménienne mais je n’ai aucune raison de chanter en arménien ».

Et l’entretien continue avec Chancel demandant : « mais s’il n’y avait pas eu ce passé, s’il n’y avait pas eu vos parents, s’il n’y avait pas eu tout ce qui s’est passé, peut-être auriez-vous eu moins de force pour combattre ». Et la réponse d’Aznavour est claire : « probablement, mais ça ce n’est pas parce que j’étais Arménien, c’est parce qu’il y avait la misère, ce n’est pas pareil. Tous les boxeurs ne sont pas Arméniens, tous les cyclistes ne sont pas Arméniens… mais il y a beaucoup de gens qui se sentent déracinés à la base et qui veulent réussir pour gagner une terre, pour gagner un pays. Et le langage est un pays ».

En quelques minutes d’entretien, Aznavour exprime clairement sa vision de sa propre identité : un artiste français d’origine arménienne, et non un artiste « franco-arménien ». Il établit lui-même une hiérarchie entre ses deux identités celle du présent – française – et celle du passé – arménienne. Sa démarche, c’est de réussir pour « gagner un pays ». C’est la démarche type de l’assimilation, et je me reconnais en celle-ci, avec une réussite un peu plus modeste, évidement, parce que c’est exactement la formule que j’ai utilisé il y a quelques années pour me caractériser moi-même : « français d’origine étrangère ».

Imaginez-donc mon angoisse et mon horreur lorsque j’ai entendu à France Inter annoncer le décès de « Shahnourh Varinag Aznavourian dit Charles Aznavour », faisant référence à un prénom que le chanteur n’a jamais utilisé. Il est vrai que Wikipédia, le meilleur ami du journaliste fainéant, explique que Aznavour serait né « Shahnourh Varinag Aznavourian », et qu’il aurait été inscrit à l’état civil sous le prénom de Charles parce que l’infirmière ne savait pas épeler « Shahnourh ». Ce qui est évidement faux : à l’époque de la naissance d’Aznavour, il n’était pas possible d’inscrire des prénoms étrangers à l’état civil. Pendant plusieurs jours, tous les médias ont martelé cette absurdité, se référant à Aznavour comme chanteur « franco-arménien » et mettant en avant la « double culture » du personnage et sa parfaite « intégration ».

Si ce battage m’horrifie, c’est d’abord parce qu’il trahit la personne à laquelle il est censé rendre hommage. Aznavour était français et se déclarait tel. Pour lui l’Arménie faisait partie d’un « folklore », d’un « hier ». Il s’y intéressait à titre historique, comme chacun de nous peut s’intéresser à son histoire. Mais il admettait qu’il y avait dans cette histoire une rupture, un « avant » et un « après » l’émigration – celle de ses parents, d’ailleurs, lui-même n’ayant jamais vécu en Arménie. Il n’a jamais porté un nom ou un prénom arménien, il n’a jamais chanté en arménien et jugeait que la langue française était « sa terre, son pays ». La moindre des choses aurait été de respecter sa position et de le qualifier dans les termes où il se qualifiait lui-même. Mais non, la caste politico-médiatique a tellement besoin d’héros « multiculturels » qu’elle n’a pas hésité à trahir la personne pour dérouler sa démonstration. Qu’il l’ait voulu ou pas, il fallait ramener l’assimilé à son essence, forcément communautaire. Et s’il vient lui-même à déclarer son arménité « folklorique », il faut le ramener sur le droit chemin.

Si ce battage m’horrifie, c’est parce qu’au nom du « multiculturalisme » on ressuscite une idée qui était portée par l’extrême droite la plus réactionnaire, la plus raciste de l’entre-deux guerres. A savoir, qu’un français naturalisé ou même ses descendants nés en France ne seront jamais des « Français comme les autres ». Quels que soient leurs efforts, quels que soient leurs succès, quels que soient leurs sacrifices, ils resteront « différents ». Leurs intérêts, Leurs loyautés seront toujours partagées, contrairement aux Français « de souche ». Avouez qu’il est paradoxal, après avoir vu Nicolas Sarkozy lors de sa première campagne présidentielle reprendre une fille « issue de l’immigration » et qui se prétendait « algérienne » en lui rappelant qu’elle n’avait qu’un seul pays, d’entendre toute la gauche bienpensante désassimiler ce pauvre Aznavour en lui donnant deux patries pour le prix d’une.

Si ce battage m'horrifie enfin, c'est parce que je constate que le discours tolérant de la « diversité » cache – de plus en plus mal, en fait – une vision essentialiste. Etre étranger, ce n’est pas un état qui peut être modifié par l’effort ou par le temps. C’est une essence immuable. Aznavour a beau avoir francisé son nom, avoir chanté en français, avoir revendiqué son assimilation, il se retrouve ramené impitoyablement à son appartenance communautaire, à son essence arménienne. Ceux qui prétendent lui rendre hommage lui dénient le droit de devenir autre chose que ce qu’il était à la naissance.

Il est à mon sens essentiel de comprendre le pourquoi de ce travestissement. Alors que la logique « diversitaire » fait de l’eau de toutes parts, il est essentiel d’exhiber au public des exemplaires de réussite de ce modèle. Or, de telles réussites, il y en a fort peu. Si l’assimilation a produit des artistes, des scientifiques, des philosophes de premier plan – Aznavour, Ferrat, Charpak, Schwartz, Finkielkraut – l’intégration n’a rien produit de bien fameux. Il faut donc désassimiler les assimilés  pour les rendre présentables dans la catégorie « succès du métissage ». Vous imaginez ce pauvre Finkielkraut devenant « philosophe franco-polonais » à titre posthume ?

 Descartes

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