Al Jazzera : Josep Borrel, le jardinier raciste de l’Europe

Lors de l’inauguration de la nouvelle Académie Diplomatique Européenne à Bruges, en Belgique, le 13 octobre, le plus haut responsable de la diplomatie européenne, Josep Borrell a prononcé un discours qui m’a rempli d’étonnement et fait frémir d’indignation lorsqu’il en est arrivé à comparer l’Europe à un jardin et le monde à une jungle – une jungle bestiale et effrayante.

Superficiel et rempli de longueurs, de clichés et de contradictions, le discours était mal structuré et encore plus mal délivré. Au rayon des mauvais discours, sa diatribe ne mériterait pas de longs commentaires si ce n’était qu’elle révèle un manque de tact pas diplomatique pour un sou et un racisme à peine voilé.

Cette fois, le haut représentant de l’UE pour les affaires étrangères et la sécurité a vraiment touché le fond. Alors qu’on croyait que la politique européenne ne pouvait pas devenir plus minable encore, Borrell nous a fait part de sa ‘vérité’. Avec sa suffisance paternaliste caractéristique, il a instillé dans les esprits des futurs diplomates de l’Europe un mélange empoisonné de vanité, de prétention et de suprémacisme.

Commençons par le début. Affichant un sexisme sans complexe, il a entamé son discours en complimentant « Frederica » – sa prédécesseure et maintenant directrice de l’académie, Federica Mogherini – qui parait toujours si jeune. La galanterie du taureau catalan. Sans sous-entendu, bien sûr ! Chacun sait que les catalans préfèrent les ânes aux taureaux…  

Puis, dans une envolée trumpienne, le diplomate a mesuré de haut le monde comme le chiffon rouge qu’il fallait affronter avec détermination, demandant aux jeunes âmes de l’assistance de se garder des dangers qui menacent l’Europe de tous côtés. « L’Europe est un jardin » mais « l’essentiel du reste du monde est une jungle, une jungle qui menace d’envahir le jardin ». Et le petit jardin, les a-t-il instruits, ne peut pas se défendre en érigeant des murs. Pourquoi ? « Parce que la jungle grandit sans cesse et aucun mur ne sera assez haut pour protéger le jardin ».

La solution ? On y arrive : « les jardiniers doivent sortir dans la jungle. Les Européens doivent s’impliquer davantage avec le reste du monde. Sinon, le reste du monde nous envahira, d’une façon ou d’une autre ».

Je pourrais continuer, encore et encore, à citer les développements de cette métaphore infantilisante et absolument atterrante, mais je crois que vous avez compris l’idée générale : notre Europe, prospère et magnifique, est une exception dans ce monde corrompu et dangereux et ne survivra pas longtemps si les « jardiniers » ne se risquent pas à sortir dans la jungle pour aider à civiliser le monde.

Tout ce charlatanisme à propos des jardiniers m’a fait irrésistiblement penser au Constant Gardener de John Le Carré, un livre puis un film tiré d’une histoire vraie racontant les essais cliniques d’un nouveau médicament par une entreprise pharmaceutique sur des populations pauvres d’Afrique, laissant un sillage de morts et d’estropiés. Dans la vraie vie, ‘l’implication’ de l’Europe avec l’Afrique et le monde ne s’est pas limitée à ces tests de nouveaux médicaments mais s’est étendue à une pléthore de pillages, passant du colonialisme, de l’esclavage et du génocide aux guerres de l’ombre et à la mise en coupe réglée de ses ressources naturelles.

Mais la mémoire européenne est courte et sélective -même lorsqu’il s’agit de sa propre histoire. Si l’Europe est un jardin, c’est un jardin qui prospère sur le fumier du cimetière qu’a été notre continent. Que Borrell n’oublie pas les siècles de guerres religieuses, nationalistes et impérialistes, ni les deux guerres mondiales, ni les innombrables guerres civiles ! Et comme moyen mnémotechnique, je suggère au diplomate catalan la guerre civile espagnole et les 36 années de dictature qui l’ont suivie.

Il ne s’agit pas de nier les réussites. Depuis la seconde guerre mondiale, l’Europe a assuré un espace d’unité, de sécurité et de prospérité, mais cela n’a été acquis qu’après avoir défait le racisme et le fascisme. Aujourd’hui, la résurgence des courants néofascistes et de l’extrême-droite, y compris ses succès électoraux, appelle à la prudence, pas à l’outrecuidance. Il est vrai que les accents racistes de Borrell – un soi-disant socialiste – nous poussent à douter qu’il y ait une grande différence à ce que l’Europe soit dirigée par la droite ou la gauche. Bonnet blanc. Blanc bonnet.

Dans le même discours, Borrell cherche à tromper son monde. Sans pudeur, il affirme que, avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Europe s’est renforcée et est devenue plus indépendante des Etats-Unis. Qui le croira ? L’Europe, plus faible, plus froide, plus vulnérable est plus que jamais à la botte de Washington. Pourtant, le grand diplomate continue dans son délire alors que la guerre s’installe. Insensible aux arguments du président de la Russie Vladimir Poutine, qui nous avertit du danger d’extension de la guerre et déclare être ouvert aux négociations, il choisit d’évacuer toute solution diplomatique. A la place, sans réfléchir à ce que cela signifie pour la survie de l’Europe,  il menace d’ « annihiler » l’armée russe si Moscou en venait à utiliser une arme nucléaire en Ukraine. Cette escalade irresponsable est tout autant incongrue dans la bouche du chef de la diplomatie que sa diatribe raciste, et pas seulement quand il s’adresse à ceux qui veulent faire carrière dans cette profession.

Pour conclure ce discours inspiré et motivant avec une consigne finale, Borrell a enjoint à ses futurs émissaires de se montrer de bons jardiniers, pas seulement du jardin européen, mais de la « jungle », et leur a souhaité de joyeux safaris diplomatiques.

Trève de plaisanteries. Le discours raciste de Borrell est d’un danger extrême dans la situation actuelle. Il doit être condamné au sein de l’Europe en premier lieu. L’Europe mérite de meilleurs représentants. Et le monde mérite mieux de l’Europe.

On récolte ce que l’on sème.

Marwan Bishara, analyste politique en chef, dans Al Jazeera

 

L’UE avoue que « notre prospérité reposait sur la Chine et la Russie »

énergie bon marché, main-d’œuvre mal payée, grand marché

La prospérité économique de l’Occident après la fin de la première guerre froide en 1991 a été construite sur un modèle économique capitaliste néolibéral qui n’a été rendu possible que grâce à l’extraction de richesses de la Chine et de la Russie, a avoué le plus haut responsable de la politique étrangère de l’Union européenne, Josep Borrell.

« Notre prospérité reposait sur la Chine et la Russie – l’énergie et le marché », a déclaré M. Borrell.

La Chine a fourni aux États-Unis et à l’UE un marché massif, une main-d’œuvre mal payée et des biens de consommation bon marché. Et après le renversement de l’Union soviétique, les privatisations massives en Russie et les mesures visant à l’intégrer à l’Occident ont aidé l’Europe à obtenir d’énormes quantités d’énergie bon marché.

Mais l’augmentation significative du niveau de vie des travailleurs en Chine, ainsi que la guerre par procuration en Ukraine et l’engagement correspondant de l’UE de boycotter le gaz et le pétrole russes, ont considérablement augmenté le coût de la vie et des affaires en Europe, rendant ses produits non compétitifs sur les marchés mondiaux.

Cela a plongé le système capitaliste transatlantique dans une crise profonde, motivant l’Occident néolibéral à mener une nouvelle guerre froide contre Pékin et Moscou dans l’espoir de réaffirmer le contrôle du marché et de la main-d’œuvre de la Chine et des ressources naturelles de la Russie.

Le chef de la politique étrangère de l’UE a reconnu ces faits dans un discours prononcé lors de la Conférence des ambassadeurs de 2022à Bruxelles le 10 octobre.

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