A la fin de la seconde guerre mondiale, libéré d’Auschwitz par les soviétiques, Primo Levi passe 8 mois avec eux avant de rejoindre l’Italie. Il écrit :

« La guerre était sur le point de finir, l’interminable guerre qui avait dévasté leur pays ; pour eux, elle avait déjà pris fin. C’était la grande trêve ; la dure saison qui devait suivre n’avait pas encore commencé, et le mot néfaste de « guerre froide » n’avait pas encore été prononcé. Ils étaient joyeux, tristes et fatigués, et trouvaient satisfaction dans le boire et le manger, comme les compagnons d’Ulysse une fois leurs navires tirés au sec. Et pourtant, sous ces apparences de laisser-aller et d’anarchie, il était aisé de découvrir en eux, dans chacun de ces visages rudes et francs, les bons soldats de l’Armée Rouge, les hommes valeureux de la Russie ancienne et nouvelle, débonnaires en temps de paix, féroces en temps de guerre, forts d’une discipline intérieure née de la concorde, de l’amour réciproque et de l’amour de la patrie ; une discipline qui l’emportait, justement parce qu’elle était intérieure, sur la discipline mécanique et servile des Allemands. Il était aisé, en vivant parmi eux, de comprendre pour quelle raison c’était la première et non la seconde qui avait prévalu. »

Si Eve avait écrit la Genèse, que serait la première nuit d’amour du genre humain ?

Eve aurait tout clarifié et dit qu’elle n’était pas née d’une côte, qu’elle ne connaissait aucun serpent,

qu’elle n’a offert des pommes à personne et que Dieu ne lui a jamais dit qu’elle accoucherait dans la douleur et que son mari la dominerait.

Que tout ça ce sont de purs mensonges qu’Adam a raconté à la Presse.

Eduardo Galeano

Un 19 août, les noces de sang et d’amour de Federico, le poète des poètes

La nuit du 19 août, le poète embrasse deux prolétaires de l’arène et un instituteur, sur la route d’Alfacar, entre deux haies de bourreaux hystériques.

 

« Los olivos » protègent l’ombre noueuse du poète ; 

les ormeaux  ombreux aiment ses mots, le soir venu ; 

les notes charneuses du piano caressent ses amants 

sur le paseo frissonnant qu’ils voulaient pétrifier. 

La Tinita habite les tertulias de Fuente Vaqueros, 

les “tablaos” des grottes, la terre rouge de l’Alhambra, 

les promenades nocturnes du « cancionero » du peuple, 

les « quatre muletiers » devenus  « quatre généraux » fascistes.

Le poète jamais n’en finit de vivre comme vivent les siens, 

d’oliveraie en oliveraie, secouant la glèbe de la servitude, 

rêvant les épousailles confiantes de la réforme agraire, enfin. 

On l’entend encore Federico si douloureusement déprimé 

rendre aux Gitans la noirceur authentique du cri essentiel. 

A La Havane, à Buenos Aires, à New-York, à Santiago, 

dans la « vega » andalouse, de village affamé en village sans pain, 

le poète délicat porte la « solea » intime de l’espoir collectif.

En caravane éclairée par le répertoire classique de Gongora et de Lope 

pour chasser les ténèbres, les livres brûlés sur la Place du Carmen, 

pour ne plus vivre sans art, toi le journalier, le paysan, le sans-terre. 

Notre « barraca » ni ne divague ni ne déraisonne, mais chemine. 

Une charrette en guise d’université populaire narguant la garde civile, 

cauchemardant les grands propriétaires si petits désormais. 

« Putain de « rouge » de merde, deux balles dans le cul !!» 

 et quatre pour Alberti,  pour Celaya,  pour Goytisolo, six pour Leon Felipe, 

et garrot pour Ferrer, garrot, garrot pour la pédagogie populaire. 

Ne rendons pas au peuple ce qui ne lui appartient pas ! 

La nuit du 19 août, le poète embrasse deux prolétaires de l’arène et un instituteur, 

sur la route d’Alfacar, entre deux haies de bourreaux hystériques. 

« Deux balles dans le cul ! », sous les oliviers amoureusement muets, 

près de la source inextinguible du chant profond, à Viznar, à Grenade, à Teruel, 

à Madrid Cité Universitaire, au Puerto de Santa Maria, à Guernica, à Collioure.

Jean Ortiz

Extrait du récit "L'espion et l'enfant" de Ian Brossat

Je m’en fichais, moi, du Politburo. Saba a intercepté le sourire complice que j’adressais à ma mère et s’est un peu énervé.

- Tu ne te rends pas compte, Ian. A mon arrivée en Union soviétique, j’étais un réfugié juif polonais, misérable, qui n’avait pas terminé ses études de médecine. Et à mon départ, quatre ans plus tard, j’étais épidémiologiste en chef de la Biélorussie. Des centaines de milliers de personnes ont cherché un refuge durant cette guerre, et tout le monde leur a claqué la porte au nez. Sauf l’URSS, qui non seulement nous a offert un abri mais aussi la citoyenneté. Le peuple russe nous a adoptés. Ces choses se sont effacées de la mémoire collective, mais moi, je ne les ai jamais oubliées. L’Union soviétique est devenue ma patrie, pour toujours.

D’un coup, je me suis senti un peu piteux. Même si le goût de mon grand-père pour les honneurs me semblait d’un autre âge, je savais qu’il y avait dans ces mots la clé permettant de comprendre le reste de son histoire.

Les voix du temps, Eduardo Galeano

LE LION ET LA HYENE

Le lion, symbole de courage et de noblesse, vibre dans les hymnes, flamboie sur les étendards et protège villes et châteaux. La hyène, symbole de lâcheté et de cruauté, ne vibre pas, ne flamboie pas et ne protège rien. Le lion donne son nom aux rois et aux roturiers mais, à ce que l’on sache, personne ne s’est jamais appelé Hyène.

Le lion est un mammifère carnivore de la famille des félidés. Le mâle passe son temps à rugir. Ses femelles se chargent de chasser cervidés, zèbres et autres animaux distraits ou sans défense pendant que le mâle attend. Lorsque le repas est prêt, le mâle se sert toujours en premier. Les femelles se partagent les restes. A la fin, s’il reste quelque chose, les petits peuvent manger. S’il ne reste rien, tant pis pour eux.

La hyène, mammifère carnivore de la famille des hyénidés a d’autres habitudes. C’est monsieur qui pourvoit la nourriture et il se sert en dernier, une fois que ces dames et leurs petits ont pris leur part.

Lorsque l’on veut faire un compliment, il arrive que l’on dise de quelqu’un que c’est un lion. Pour l’insulter, on dit c’est une hyène. Et la hyène rit. On se demande pourquoi.

 

L’HISTOIRE QUI AURAIT PU ÊTRE

Christophe Colomb n’a pas pu découvrir l’Amérique parce qu’il n’avait pas de visa, ni même de passeport.

On a interdit à Pedro Alvares Cabral de débarquer sur les plages du Brésil parce qu’il risquait de propager la vérole, la rougeole, la grippe et d’autres maladies pestilentielles inconnues dans le pays.

Hernan Cortés et Francisco Pizarro ont dû renoncer à leurs rêves de conquête du Mexique et du Pérou parce qu’ils n’avaient pas fait de demande préalable de permis de travail.

Pedro de Alvarado a été refoulé à la frontière du Guatemala et Pedro de Valdivia n’a pas réussi à entrer au Chili parce qu’aucun des deux n’a pu produire de certificat de bonne conduite.

Les pèlerins du Mayflower ont été expulsés parce que les quotas d’immigration du Massachusetts n’étaient pas ouverts.

 

GEOGRAPHIE

A Chicago, tout le monde est noir. En plein hiver, à New-York, même les pierres fondent au soleil. A Brooklyn, ceux qui dépassent le cap des trente ans mériteraient un monument. Les meilleures maisons de Miami sont bâties avec des détritus. Mickey fuit Hollywood poursuivi par des rats.

Chicago, New-York, Brooklyn, Miami et Hollywood sont des quartiers de Cité-Soleil, la banlieue la plus pauvre de la capitale haïtienne.

 

LE PRIX DE L’ART

L’Europe avait eu la bonté de civiliser l’Afrique noire. Elle avait fait voler en éclats la carte du continent pour mieux avaler les morceaux ; lui avait volé l’or, l’ivoire et les diamants ; avait enlevé les plus vigoureux de ses enfants pour les vendre sur les marchés d’esclaves.

Pour parachever l’éducation des Noirs, l’Europe leur fit cadeau de nombreuses expéditions punitives et d’invasions exemplaires.

A la fin du dix-neuvième siècle, les soldats britanniques effectuèrent une de ces missions pédagogiques au royaume du Bénin. Après avoir massacré tout le monde et avant de mettre le feu, ils emportèrent le butin. C’était la plus grande collection d’art africain jamais rassemblée : une énorme quantité de masques, de sculptures et de gravures arrachés aux sanctuaires qui leur donnaient vie et protection.

Ces œuvres étaient le fruit de mille ans d’histoire. A Londres, leur troublante beauté éveilla une certaine curiosité mais ne suscita aucune admiration. Les spécimens du zoo africain n’intéressèrent que les collectionneurs excentriques et les musées consacrés aux coutumes primitives. Cependant la reine Victoria mit la rapine aux enchères, l’argent quelle récolta suffit à payer toutes les dépenses de son expédition militaire.

L’art du Bénin finança ainsi la destruction du royaume où il était né.

 

CONSEILS POUR REUSSIR DANS LE METIER

Un jour, il y a mille ans, un sultan s’écria :

-  Quel délice !

Il goûtait l’aubergine pour la première fois de sa vie, en rondelles assaisonnées de gingembre et d’herbes du Nil.

Alors le poète de la cour exalta l’aubergine qui procure du plaisir au palais et permet de faire des miracles au lit car, pour les prouesses de l’amour, elle est plus efficace que la poudre de dent de tigre ou la corne de rhinocéros râpée.

Quelques bouchées plus tard, le sultan se ravise :

-  Quelle cochonnerie !

Alors le poète maudit la traîtresse qui nuit à la digestion, donne de mauvaises pensées et pousse les hommes vertueux vers le gouffre du délire et de la folie.

-  Tu viens à peine de porter l’aubergine aux nues, et tu l’expédies aussitôt en enfer, lui fit remarquer un insidieux.

Et le poète, précurseur des médias de masse, mit les choses au clair :

-  Je suis un courtisan du sultan, pas de l’aubergine. 

PREMIERS PAS

Les taupes nous ont appris à creuser des tunnels.

Les castors nous ont appris à construire des barrages.

Les oiseaux nous ont appris à bâtir des maisons.

Les araignées nous ont appris à tisser.

La souche qui roule en descendant la pente nous a appris l’utilité de la roue.

Le tronc qui flotte à la dérive nous a appris celle du bateau.

Le vent nous a appris la voile.

Mais où avons-nous pris toutes nos mauvaises habitudes ? Qui a bien pu nous apprendre à tourmenter nos proches et à humilier le monde ?

 

L’HOMME QUI SE TAIT

A l’époque coloniale, le Cerro Rico de Potosi produisait en abondance de l’argent et des veuves.

Pendant plus de deux siècles, sur ce sommet glacial, l’Europe a accompli un rite occidental et chrétien ; jour après jour, nuit après nuit, elle l’a nourri de chair humaine en échange de l’argent qu’elle arrachait à ses entrailles.

Sur dix indiens qui entraient dans la mine, sept n’en sortaient jamais. Le carnage eut lieu en Bolivie, qui ne portait pas encore ce nom, afin que l’Europe pût développer le capitalisme qui, lui non plus, ne portait pas encore ce nom.

Aujourd’hui, le Cerro Rico est creux. Tout son argent est parti ailleurs, sans dire adieu.

En langue indigène, Potosi, Potojsi, désigne celui qui gronde, celui qui explose, parce que la légende raconte qu’il y a longtemps, le sommet rugissait quand on s’en prenait à lui. Aujourd’hui, vide, il garde le silence.

LA FEMME QUI GUERIT

Cette montagne, s’agit-il seulement d’une montagne ?

N’est-ce pas plutôt une femme étendue au soleil, seins tendus et genoux repliés ?

En langue navajo, on l’appelle Diichiti.

Les nuages irriguent son corps guérisseur sur lequel poussent les plantes qui guérissent et réconfortent les malades.

Ses entrailles sont en pierre ponce. La Arizona Tufflite les a rongées pendant des années. Sa chair est à vif. Il ne lui reste presque plus de peau verte. De très loin, on distingue ses blessures profondes.

Lorsque la mode s’est mise à vieillir le neuf et que les jeans délavés à la pierre ponce ont envahi le marché, on a augmenté la cadence des excavations. Les oppositions aussi se sont multipliées et elles se sont fondues en un seul grondement de tonnerre. Les Navajos, les Hopis, les Hulapais, les Dinés, les Zunis et autres peuples, traditionnellement divisés par ceux qui les dirigent, ont protesté à l’unisson. Et l’entreprise a dû se retirer.

A l’aube du nouveau millénaire, les indiens ont entrepris de guérir la femme qui les guérit.

 

SEMENCES

Au Brésil, les paysans ont demandé : Pourquoi existe-t-il autant de personnes sans terre alors qu’il existe tant de terres sans personnes ? On leur a répondu par des coups de feu.

Or leur seul héritage était la peur, et ils l’avaient perdu. Ils ont continué de questionner, de conquérir des terres et de commettre le délit de vouloir travailler.

Ils étaient des millions et ils ont posé de plus en plus de questions : Pourquoi permet-on que l’on tourmente la terre à coups de torture chimique ? Et aussi : Qu’allons-nous devenir si les semences cessent d’être semences ?

Au début de l’année 2001, les paysans sans terre ont envahi un champ d’agriculture transgénique de la compagnie Monsanto, à Rio Grande do Sul. Aucune plante de soja artificiel ne fut épargnée.

La plantation s’appelait Não me toque, Ne me touche pas.

LE PLATANE

Son maître avait connu une mort infâme, sur une croix, à Jérusalem.

A Buenos Aires, vingt siècles plus tard, une rafale de balles déchira le torse de Carlos Mugica.

Son frère de foi, Orlando Yorio, voulut laver le sang versé. Il apporta un seau d’eau et un balai, mais les policiers refusèrent de le laisser faire. Alors Orlando resta planté là, le balai à la main, les yeux rivés sur cette mare immense qui semblait contenir le sang de plusieurs.

Tout à coup, la pluie se mit à tomber, inespérée et furieuse, et fit couler le sang jusqu’au pied d’un platane qui le but jusqu’à la dernière goutte.

LES MAITRES DE L’EAU

Il y a des entreprises qui sont comme la fourmi, mais beaucoup plus grosses.

A la fin du vingtième siècle, la guerre de l’eau éclata à Cochabamba.

Lorsque la compagnie américaine Betchel annonça qu’elle triplait ses prix du jour au lendemain, les Autochtones quittèrent leurs vallées et marchèrent jusqu’à Cochabamba pour en bloquer les accès. Les habitants de la ville se soulevèrent aussi. On érigea des barricades et l’on brûla les factures dans un immense bûcher sur la place d’Armes.

Le gouvernement bolivien répliqua à coups de feu, comme d’habitude. On instaura l’état de siège, il y eut des morts et des prisonniers, mais le soulèvement se poursuivit, implacable, jour après jour, nuit après nuit, pendant deux mois, jusqu’à l’assaut final qui permit aux gens de Cochabamba de nationaliser l’eau et de reprendre le contrôle de l’irrigation de leurs corps et de leurs champs.

A La Paz, en revanche, les manifestations ne purent empêcher l’entreprise française Suez de mettre la main sur l’eau. Les prix grimpèrent à un point tel que personne n’eut les moyens de payer. Comment est-ce possible ? Se demandèrent experts européens et gouvernants. La réponse allait de soi : à cause du retard culturel. Les Boliviens qui sont presque tous pauvres ignorent qu’il faut se laver une fois par jour, comme le veut une coutume européenne vieille d’un quart d’heure, et ils ignorent aussi qu’ils doivent laver la voiture qu’ils ne possèdent pas.

LA RECOMPENSE

A la dérive et sans abri, sans savoir où aller ni vers où aller, José Antonio Gutiérrez a vécu et grandi dans les rues de Guatemala.

Pour déjouer la faim, il volait. Pour déjouer la solitude, il inhalait de la colle et devenait alors une vedette de Hollywood.

Un jour, il est parti. Loin vers le nord, au Paradis. Il a esquivé la police, s’est faufilé dans quatorze trains, a marché mille et une nuits, puis est arrivé en Californie. Il y est entré pour y rester.

Six ans plus tard, dans une maison du quartier le plus misérable de la capitale guatémaltèque, Engracia Gutiérrez fut tirée du lit par des coups frappés à sa porte. Des messieurs en uniforme venaient l’informer que son frère, José Antonio, enrôlé dans les marines, était mort en Irak.

Cet enfant de la rue fut le premier soldat des forces d’invasion à mourir au cours de la guerre de 2003.

Les autorités enveloppèrent son cercueil dans le drapeau qui arbore étoiles et rayures et lui rendirent les honneurs militaires. On le fit citoyen des Etats-Unis, la récompense qui lui avait été promise.

Lors d’une cérémonie retransmise en direct à la télévision, on exalta l’héroïsme de ce soldat courageux tombé au combat contre les troupes irakiennes.

On apprit plus tard qu’il avait été abattu par un tir ami, pour reprendre l’expression qui désigne les balles qui se trompent d’ennemi. 

MAIN-D'ŒUVRE

Mohammed Ashraf ne va pas à l’école.

Du lever du jour au lever de la lune, il coupe, découpe, perfore, monte et coud les ballons de foot qui sortent du village pakistanais de Umarkot et roulent vers les stades du monde entier.

Mohammed a onze ans. Il fait ce travail depuis qu’il en a cinq.

S’il savait lire, et s’il savait lire l’anglais, il comprendrait ce qui est écrit sur les étiquettes qu’il appose sur chacune de ses œuvres : ce ballon n’a pas été fabriqué par des enfants.

L’ANNIVERSAIRE

Minois de fourmi souriante, cuisses de grenouille et petits pieds de poulet : Sally fêtait sa première année de vie dans le monde.

On célébra l’événement en grande pompe. La mère, Beatriz Monegal, étendit par terre une large nappe brodée de fleurs, d’origine inavouable, et alluma la bougie sur le gâteau qu’elle avait acheté, à crédit non remboursable, à l’Emporium des sandwichs.

Le gâteau disparut en un clin d’œil et tout le monde se mit à danser, pendant que l’honorée dormait profondément dans un panier à légumes, emmaillotée de langes propres et amidonnés.

A trois heures moins le quart, quand il ne resta plus une goutte de vin dans les bonbonnes, Beatriz prit quelques dernières photos, éteignit la radio, mit tout le monde dehors et ramassa toutes ses affaires en vitesse.

A trois heures pile, retentit la sirène de la police. Quelques mois plus tôt, Beatriz avait occupé cette grande maison avec ses nombreux enfants et son amoureux le plus récent, un type costaud, bon pour ouvrir les portes à coups de pied. Quand les policiers arrivèrent avec l’ordre d’expulsion, Beatrz avait déjà entamé sa nouvelle pérégrination.

Au milieu de la rue, elle tirait une charrette remplie d’enfants et de linge, suivie de son homme et de ses enfants plus âgés. Elle cherchait une nouvelle maison à occuper et son rire faisait voler en éclats le silence de la nuit de Montevideo.

 

SURVIVANCE

Aurora Meloni arrive au cimetière de San Antonio de Areco alors que le soleil disparaît derrière les cyprès. Elle a reçu un appel :

-   Nous avons besoin de l’espace. Essayez de comprendre. C’est qu’il y a beaucoup de gens qui meurent.

Un fonctionnaire lui dit : 

-  Madame, bonjour. Ce sera trois cents pesos. Tenez.

Puis il lui remet un sac comme ceux que l’on utilise pour les poubelles. Une automobile énorme l’attend. Vêtu de noir de la tête aux pieds, le chauffeur conduit en silence. Elle lui en est reconnaissante.

Le monde défile derrière la vitre. Des jeunes jouent au foot dans un terrain vague. Aurora ne supporte pas ce bonheur perfide et détourne le regard. Elle fixe la nuque du chauffeur. Elle ne regarde pas le sac posé sur le plancher.

Ce sac plastique, que contient-il ? Daniel ? Le jeune homme avec lequel elle vendait du fromage frais et du dulce de leche à la foire de Montevideo ? Celui qui menaçait de changer le monde et qui a fini dans le fossé d’une route comme celle-ci, avec trente-six balles dans le corps ? Pourquoi personne ne les a prévenus que ce serait si court ? Où se trouvent les mots qu’ils ne se sont pas dits ? Et les choses qu’ils n’ont pas faites, où sont-elles ?

Les assassins en uniforme qui ont tiré sont encore là où ils étaient. Mais elle, où se trouve-telle ? Dans cette automobile interminable, funèbre et ridicule carrosse de location ? Cette femme qui se mord les lèvres et qui sent des aiguilles lui transpercer les yeux, est-il possible que ce soit elle ? Est-ce dans une automobile qu’elle est assise, ou dans un train fantôme qui a quitté la route un jour pour l’emporter vers nulle part ?

 

 

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